L’examen est un inventaire et une alerte, disions-nous. Mais le but du négociant n’est pas seulement d’établir promptement de justes inventaires; le but du colonel n’est pas seulement de mettre son régiment en état de défier les alertes. En dehors des inventaires et des alertes, il importe de progresser; il faut que le négociant accroisse son négoce et que le colonel entraîne son régiment... Or, dans l’école contemporaine, l’habitude est prise aujourd’hui de considérer l’examen comme la raison dernière de l’enseignement: on enseigne pour mener à l’examen, au lieu de mener à l’examen pour aider et fortifier l’enseignement. C’est un renversement si manifeste de l’ordre naturel que tout le monde en est choqué, les parents, les élèves, et les maîtres qui préparent à l’examen, et les examinateurs qui le font passer. Tous, juges et justiciables, s’accordent à déclarer ce système absurde: et tout le monde, par une merveilleuse contradiction, s’emploie à le fortifier... Il y a tous les jours plus d’examens et plus de candidats... Je laisse de côté, pour cette fois, la question des programmes, sur laquelle je reviendrai dans quinze jours; vous aurez alors conquis votre brevet, et je n’aurai plus de scrupule à vous dégoûter de la nourriture que vous absorbez de force en ce moment. Mais vous savez comme moi qu’une contradiction semblable préside à la confection de ces malheureux programmes; tout le monde se plaint de leur surcharge et de leur incohérence, et chaque année les fait plus chaotiques et plus lourds.
Au milieu de ce désordre, ma mignonne nièce, que doit faire une jeune personne de votre âge et de votre monde, que sa famille et ses maîtres incitent à conquérir un diplôme? Mon Dieu! elle doit se comporter comme le bon citoyen qui voit le défaut des lois existantes et s’y conforme par respect pour l’ordre et par amour pour la cité... Préparez-vous de votre mieux et passez l’examen aussi brillamment que possible; ne mettez d’ailleurs nulle passion dans le désir d’un succès de brevet et n’en tirez aucune vanité. Ce n’est pas votre génération qui profitera de la révolution scolaire désirée et prévue par nous tous.
XXVI
Examen.—Excellente attitude de Françoise.—Une autre candidate.—Les disgrâces d’Alexandrine.—Arthropodes, fractions, prisme.—Comment Françoise mène le sexe laid.—Retour par une après-midi d’été.—Rayonnement de Françoise.—La retraite.—Innocence de Mme Rochette.—Un commencement et une fin.
Eh bien! Françoise, le voilà passé, ce rébarbatif examen, et vous voilà nantie du brevet supérieur! Vous vous êtes, ma foi, fort adroitement tirée de l’épreuve. Sans aucun souci d’étonner le jury par des connaissances démesurées, vous avez sur-le-champ donné l’impression que vous étiez très intelligente et cultivée suffisamment. Et puis, il n’y a pas à dire, vous avez ce don merveilleux qui ne s’acquiert pas: l’autorité. Je vous observais, debout dans votre costume tailleur gris foncé, coiffée d’une toque de paille élégante,—pas trop élégante,—alors que vous exposiez votre science à la perspicacité de l’examinateur. Tandis qu’il proférait sa question, le regard de vos prunelles gris clair ne le quittait pas. Ce regard n’était pas effronté, loin de là! Il était moins encore timide ou implorant. Il marquait à la fois la curiosité et l’assurance. Il disait: «Mon cher monsieur, ne vous imaginez pas que, parce que vous m’examinez, je me considère comme livrée à votre bon plaisir... Je dois être reçue. Vous ne me troublerez pas et vous me recevrez... Par conséquent, inutile d’aller puiser au fin fond de votre sac à malices une de ces questions ingrates auxquelles on ne saurait congrûment répondre... Je veux une bonne question moyenne bien nette...» Et, ma foi! le docile universitaire obéissait... Il cessait d’être tatillon, nerveux, taquin. Votre épreuve semblait être pour lui un repos. Il vous laissait parler, sans vous tourmenter, sans chercher non plus à vous faire briller. Il pensait évidemment: «Celle-ci sera admise; ne nous fatiguons pas...» L’examen s’achevait: vous et lui échangiez un salut d’augures, et c’était tout. Heureuse Françoise!
Il n’en alla pas de même pour toutes les jeunes personnes qui, ce même jour, subirent cette épreuve... Une surtout attira mon attention et ma pitié; tandis que vous-même attendiez la proclamation des résultats, je me pris à suivre sa lamentable odyssée de candidate...
C’était une jeune fille de votre taille, chère enfant, je veux dire ayant à peu près les mêmes dimensions que vous; mais le divin potier, s’il vous avait à toutes deux consacré la même quantité de pâte, s’était donné une peine inégale pour modeler l’une et l’autre. Mlle Alexandrine F...—je vis son nom sur les listes affichées—ressemblait à certaines paysannes du Berry; petit visage aux traits indécis, au teint brouillé, aux cheveux blond-jaune; buste plat rejoignant les hanches sans amincissement apparent; grands pieds, lourdes mains. Tous les gestes qu’elle ébauchait, même en conversant avec sa mère ou ses compagnes, étaient gauches et manqués; la main, le bras, s’arrêtaient en route, revenaient au point de départ, comme s’ils n’avaient fait qu’une tentative de geste, ou qu’un instinct décourageant leur eût soufflé: «Non, ce n’est pas encore ce geste-là... Renonçons-y!...» Vêtue d’une robe vert-olive et coiffée d’un chapeau de velours sous lequel son front suait à gouttes pressées, Alexandrine s’isolait volontiers pour rouvrir fiévreusement ses cahiers de notes et ses manuels. Courbée en deux sur les pages, on voyait qu’elle comblait à la hâte les failles de sa science, qu’elle mastiquait tant bien que mal les fissures de sa mémoire, comme un entrepreneur en retard à la veille de l’inauguration... J’avais envie d’aller à elle, de lui ôter des mains son compendium, de lui dire: «Mais reposez-vous donc, ma petite! L’appoint de connaissances que vous acquérez actuellement est nul, et vous dépensez une force nerveuse qui vous fera cruellement défaut tout à l’heure...» Cette revision suprême de ses pauvres connaissances l’absorbait à ce point qu’elle n’entendit pas l’appel de son nom quand arriva son tour d’être examinée. Il fallut qu’une de ses compagnes la secouât par le bras, la réveillât comme d’un pesant sommeil, pour qu’elle se rappelât où elle était, qu’elle s’en vînt, trébuchante et l’œil écarquillé, jusqu’au tribunal scientifique où le juge, déjà, s’impatientait...
Au regard qu’il dirigea sur Alexandrine, je compris que les choses allaient tourner ardument pour la candidate... Ce fut un regard presque hostile,—le regard de l’homme excédé à qui l’on vient de voler une minute de son temps,—et tout de suite après j’observai une détente ironique de la physionomie qui signifiait: «Toi, je vais te faire un peu payer ma fatigue et mon ennui; nous allons nous distraire...» Hélas! tant qu’il y aura des juges et des examinateurs, pourquoi faut-il que certains candidats et certains prévenus soient infailliblement des bêtes noires, des souffre-douleurs sur lesquels professeur et magistrat «passent leurs nerfs» sans s’imaginer un instant qu’ils pèchent contre l’équité?...