—Mais si, à la seconde table.
—C'est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je compte, la seconde table, c'est une table où il y a seulement, à côté d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.
—C'est elle!»
Cependant, Mme de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois de faire asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux trois, on parla politique, le prince déclara qu'il était indifférent au sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine à Venise. Il espérait que d'ici là toute crise ministérielle serait évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de politique n'intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui jusque-là s'était exprimé avec tant de véhémence, s'était mis soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir s'épanouir, si la voix revenait, qu'en un chant innocent et mélodieux de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce silence était dû à la réserve d'un Français qui devant un Italien ne veut pas parler des affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince était complète. Le silence, l'air d'indifférence étaient restés chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude coutumier d'une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons vu, que Constantinople, avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet que de sa part un acte d'une portée internationale pouvait être le digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas renoncé. Car la vieillesse nous rend d'abord incapables d'entreprendre mais non de désirer. Ce n'est que dans une troisième période que ceux qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû abandonner l'action. Ils ne se présentent même plus à des élections futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.
Le prince, pour mettre le marquis à l'aise et lui montrer qu'il le considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oubliées, être exhumés par quelque personnalité signant «un Renseigné» ou «Testis» ou «Machiavel» dans un journal où l'oubli même où ils étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation. Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois leva légèrement la tête, et, dans la forme où avaient été rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une brièveté moindre demanda finement: «Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti?» À ces mots les écailles du prince Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'un sublime aria de Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir, phrase de départ qui correspondait à ce qu'est à la fin d'un concert: ces mots hurlés «Le cocher Auguste de la rue de Belloy.» Nous ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il était assurément ravi d'avoir entendu ce chef-d'œuvre: «Et M. Giolitti est-ce que personne n'a prononcé son nom?» Car M. de Norpois, chez qui l'âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les «airs de bravoure», comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le reste, acquièrent jusqu'au dernier jour, pour la musique de chambre, une virtuosité parfaite qu'ils ne possédaient pas jusque-là.
Toujours est-il que le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons l'avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute, le roi consulta divers hommes d'état sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet. Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La conversation était rapportée comme nous l'avons fait, avec la différence qu'au lieu de dire: «M. de Norpois demanda finement», on lisait «dit avec ce fin et charmant sourire qu'on lui connaît». M. de Norpois jugea que «finement» avait déjà une force explosive suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d'Orsay démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M. Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe entière. Ce mécontentement n'existait pas, mais les divers ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris: «Je me suis entretenu une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc.» Ses secrétaires étaient sur les dents.
Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était (surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit premier-Paris dans ces temps lointains et appelé aujourd'hui on ne sait pourquoi «éditorial») était au contraire mal tourné, avec des répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que l'article avait été «inspiré». Peut-être par M. de Norpois, peut-être par tel autre grand maître de l'heure. Pour donner une idée anticipée des événements d'Italie, montrons comment M. de Norpois se servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la guerre eut lieu tout de même, très efficacement, pensait M. de Norpois, dont l'axiome était qu'il faut avant tout préparer l'opinion. Ses articles où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l'ombre naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux, l'éditorial suivant: «L'opinion semble prévaloir dans les cercles autorisés, que depuis hier, dans le milieu de l'après-midi, la situation, sans avoir bien entendu un caractère alarmant, pourrait être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme susceptible d'être considérée comme critique. M. le marquis de Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse, afin d'examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d'une façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement pas été reçue par nous à l'heure où nous mettons sous presse que Leurs Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant servir de base à un instrument diplomatique.»
Dernière heure: «On a appris avec satisfaction dans les cercles bien informés, qu'une légère détente semble s'être produite dans les rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré «unter den Linden» le ministre d'Angleterre avec qui il s'est entretenu une vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme satisfaisante.» (On avait ajouté entre parenthèses après satisfaisante le mot allemand équivalent: befriedigend). Et le lendemain on lisait dans l'éditorial: «Il semblerait, malgré toute la souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre hommage pour l'habile énergie avec laquelle il a su défendre les droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a plus pour ainsi dire presque aucune chance d'être évitée.»
Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil éditorial de quelques commentaires, envoyés bien entendu par M. de Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le «conditionnel» était une des formes grammaticales préférées de l'ambassadeur, dans la littérature diplomatique. («On attacherait une importance particulière», pour «il paraît qu'on attache une importance particulière».) Mais le présent de l'indicatif pris non pas dans son sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif, n'était pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient l'éditorial étaient ceux-ci:
«Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable» (M. de Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le contraire). «Il est las des agitations stériles et a appris avec satisfaction, que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le public n'en demande «(optatif)» pas davantage. À son beau sang-froid qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en était besoin. On assure en effet que M. de Norpois qui pour raison de santé devait depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. Dernière heure: Sa Majesté l'Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le maréchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance particulière. S. M. l'Empereur a décommandé le dîner qu'il devait offrir à sa belle-sœur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit partout, dès qu'elle a été connue, une impression particulièrement favorable. L'empereur a passé en revue les troupes dont l'enthousiasme est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé dès l'arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité, prêts à partir dans la direction du Rhin.»