Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup

«Oh! c'est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s'étonne plus de rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien, répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je. «Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère, qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin qui est-ce cette fiancée?» «C'est Mlle d'Oloron.» «Cela m'a l'air immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être. C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement, et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à la fin d'un roman de Mme Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice, c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel. Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite, adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la fille véritable—la fille naturelle—de quelqu'un qu'ils considèrent comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta: «D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le père Swann—que tu n'as pas connu il est vrai—avait pu penser qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait: «Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque, maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils, sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis: «Le fils de Mme de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant d'avoir à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas assez chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre grand'mère avait raison—tu te rappelles—quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une «imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire. Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que la nouvelle—si ma mère avait pu la lui faire parvenir—qu'on était arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.

Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne m'avait laissé apprendre qu'après Milan. Et ma mère continuait quand nous fûmes rentrés à la maison: «Crois-tu, ce pauvre Swann qui désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes, serait-il assez heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une Guermantes!» «Sous un autre nom que le sien, conduite à l'autel comme Mlle de Forcheville, crois-tu qu'il en serait si heureux?» «Ah! c'est vrai, je n'y pensais pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me réjouir pour cette petite «rosse», cette pensée qu'elle a eu le cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle.—Oui, tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu'il ne l'ait pas su.» Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. «Il paraît que les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann qui désirait tant montrer son étang à ton pauvre grand-père aurait-il jamais pu supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s'il avait su le mariage de son fils? Enfin toi qui as tant parlé à Saint-Loup des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te comprendra mieux. C'est lui qui les possédera.» Ainsi se déroulait dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont amies, une de ces causeries où la sagesse non des nations mais des familles, s'emparant de quelque événement, mort, fiançailles, héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et situe en perspective à différents points de l'espace et du temps ce qui, pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur une même surface, les noms des décédés, les adresses successives, les origines de la fortune et ses changements, les mutations de propriété. Cette sagesse-là n'est-elle pas inspirée par la Muse qu'il convient de méconnaître le plus longtemps possible, si l'on veut garder quelque fraîcheur d'impressions et quelque vertu créatrice, mais que ceux-là même qui l'ont ignorée rencontrent au soir de leur vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l'heure où tout à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle exprimée par les sculptures de l'autel qu'à la conception des fortunes diverses qu'elles subirent, passant dans une illustre collection particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait retour à l'église, ou qu'à sentir, quand ils y foulent un pavé presque pensant, qu'il recouvre la dernière poussière d'Arnauld ou de Pascal, ou tout simplement qu'à déchiffrer, imaginant peut-être l'image d'une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie et de l'art ont rejeté, tout ce qui n'est pas fondé en vérité, tout ce qui n'est que contingent, mais révèle aussi d'autres lois, c'est l'Histoire.

Ce que je devais apprendre par la suite—car je n'avais pu assister à tout cela de Venise—c'est que Mlle de Forcheville avait été demandée d'abord par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait à épouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui s'était passé. Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils. Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait pas le savoir mais que même sans dot ce serait une chance pour le jeune homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup d'audace pour une femme, tentée seulement par les cent millions qui lui fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d'elle-même qu'elle fût, n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver Gilberte. Cependant Mme de Marsantes ne voulant pas rester sur un échec s'était aussitôt tournée vers Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. N'ayant que vingt millions, celle-ci lui convenait moins, mais elle dit à tout le monde qu'un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il n'était même plus question de Forcheville). Quelque temps après, quelqu'un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à épouser Mlle d'Entragues, Mme de Marsantes qui était pointilleuse plus que personne le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte, fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de vifs commentaires dans les mondes les plus différents. D'anciennes amies de ma mère, plus ou moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement. «Vous savez ce que c'est que Mlle de Forcheville, c'est tout simplement Mlle Swann. Et le témoin de son mariage, le «Baron» de Charlus, comme il se fait appeler, c'est ce vieux qui entretenait déjà la mère autrefois au vu et au su de Swann qui y trouvait son intérêt.» «Mais qu'est-ce que vous dites?» protestait ma mère, «Swann d'abord était extrêmement riche.» «Il faut croire qu'il ne l'était pas tant que ça pour avoir besoin de l'argent des autres. Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette femme-là, pour tenir ainsi ses anciens amants? Elle a trouvé le moyen de se faire épouser par le troisième et elle retire à moitié de la tombe le deuxième pour qu'il serve de témoin à la fille qu'elle a eue du premier ou d'un autre, car comment se reconnaître dans la quantité? elle n'en sait plus rien elle-même! Je dis le troisième, c'est le trois centième qu'il faudrait dire. Du reste vous savez que si elle n'est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui naturellement n'est pas noble. Vous pensez bien qu'il n'y a qu'un aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c'est un Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S'il n'y avait pas maintenant un maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j'aurais su le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C'est très joli pour les journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part de se faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n'est pas moi qui y trouverai à redire! en quoi ça peut-il me gêner? Comme je ne fréquenterai jamais la fille d'une femme qui a fait parler d'elle, elle peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais dans les actes de l'état civil ce n'est pas la même chose. Ah! si mon cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à moi il m'aurait dit sous quel nom il avait fait faire les publications.»

D'autres amies de ma mère qui avaient vu Saint-Loup à la maison vinrent à son «jour» et s'informèrent si le fiancé était bien celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu'à prétendre, en ce qui concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait pas des Cambremer Legrandin. On le tenait de bonne source, car la marquise, née Legrandin, l'avait démenti la veille même du jour où les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté pourquoi M. de Charlus d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels avaient eu l'occasion de m'écrire peu auparavant, m'avaient parlé de projets amicaux et de voyages, dont la réalisation eût dû exclure la possibilité de ces cérémonies, et ne m'avaient rien dit. J'en concluais, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces sortes de choses, que j'étais moins leur ami que je n'avais cru, ce qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi, ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, «pair à compagnon» de l'aristocratie était une comédie, m'étonnais-je d'en être excepté? Dans la maison de femmes—où on procurait de plus en plus des hommes—où M. de Charlus avait surpris Morel, et où la «sous-maîtresse», grande lectrice du Gaulois, commentait les nouvelles mondaines, cette patronne parlant d'un gros Monsieur qui venait chez elle, sans arrêter, boire du champagne avec des jeunes gens, parce que déjà très gros il voulait devenir assez obèse pour être certain de ne pas être «pris» si jamais il y avait une guerre, déclara: «Il paraît que le petit Saint-Loup est «comme ça» et le petit Cambremer aussi. Pauvres épouses!—En tout cas si vous connaissez ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent à gagner avec eux.» Sur quoi le gros Monsieur, bien qu'il fût lui-même comme «ça» se récria, répliqua, étant un peu snob, qu'il rencontrait souvent Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de «ça». «Ah!» conclut la sous-maîtresse d'un ton sceptique, mais ne possédant aucune preuve, et persuadée qu'en notre siècle la perversité des mœurs le disputait à l'absurdité calomniatrice des cancans. Certaines personnes que je ne vis pas m'écrivirent et me demandèrent «ce que je pensais» de ces deux mariages, absolument comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n'eus pas le courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages, je ne pensais rien, mais j'éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de flammes, pour des destinations étrangères comme deux vaisseaux. Pour les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l'égard de leur propre mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non des autres mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour ces «grands mariages» fondés sur une tare secrète. Et même les Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des grandeurs inouïes de la maison d'Oloron, si une exception ne s'était produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature, elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se glorifier elle-même. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tôt fait de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au jeune Cambremer qui avait déjà une certaine propension à fréquenter des gens de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le successeur des ducs d'Oloron—«princes souverains» comme disaient les journaux—il était suffisamment persuadé de sa grandeur, pour pouvoir frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait pas aux altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que m'attrister—comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, le descendant de Robert le Fort, plutôt que l'ami qui s'était mis si peu de temps auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au fond; le fait de n'avoir pas soupçonné d'avance son mariage avec Gilberte dont la réalité m'était apparue soudain dans une lettre, si différente de ce que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et qu'il ne m'eût pas averti me faisait souffrir, alors que j'eusse dû penser qu'il avait eu beaucoup à faire et que d'ailleurs dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d'un coup, fréquemment pour se substituer à une combinaison différente qui a échoué—inopinément—comme un précipité chimique. Et la tristesse, morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me causèrent par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux mariages, fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m'en faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple pressentiment.

Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention à Gilberte me dirent d'un air gravement intéressé: «Ah! c'est elle qui épouse le marquis de Saint-Loup» et jetaient sur elle le regard attentif des gens non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi qui cherchent à s'instruire et croient à la profondeur de leur regard. Ceux qui n'avaient au contraire connu que Gilberte regardèrent Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me disant: «Il est très bien de sa personne». Gilberte était convaincue que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que celui de duc d'Orléans.

«Il paraît que c'est la princesse de Parme qui a fait le mariage du petit Cambremer», me dit maman. Et c'était vrai. La princesse de Parme connaissait depuis longtemps par les œuvres d'une part Legrandin qu'elle trouvait un homme distingué, de l'autre Mme de Cambremer qui changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle était bien la sœur de Legrandin. La princesse savait le regret qu'avait Mme de Cambremer d'être restée à la porte de la haute société aristocratique où personne ne la recevait. Quand la princesse de Parme, qui s'était chargée de trouver un parti pour Mlle d'Oloron, demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé sa carte. Il eut un vague sourire. «C'est peut-être le même», se dit-il. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de Legrandin, il dit: «Tiens, ce serait vraiment extraordinaire! S'il tenait de son oncle, après tout, ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris.» «Qui ils?» demanda la princesse. «Oh! Madame, je vous expliquerais bien si nous nous voyions plus souvent. Avec vous on peut causer. Votre Altesse est si intelligente», dit Charlus pris d'un besoin de confidence qui pourtant n'alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa fille adoptive; c'était un nom vieux, respecté, avec de solides alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et d'ailleurs peu désirable. C'était ce qu'il fallait. La princesse fit ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement changé, et assez à son avantage depuis quelque temps. Comme les femmes qui sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l'aspect désinvolte d'un officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s'était alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, effet contraire d'une même cause. Cette vélocité avait d'ailleurs des raisons psychologiques. Il avait l'habitude d'aller dans certains mauvais lieux où il aimait qu'on ne le vît ni entrer, ni sortir: il s'y engouffrait. Legrandin s'était mis au tennis à cinquante-cinq ans. Quand la princesse de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il déclara qu'il les avait toujours connus, faisant une espèce de mélange entre le fait d'avoir toujours connu de nom les châtelains de Guermantes et d'avoir rencontré, chez ma tante, Swann, le père de la future Mme de Saint-Loup, Swann dont Legrandin d'ailleurs ne voulait à Combray fréquenter ni la femme ni la fille. «J'ai même voyagé dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe, car cela prouve que ce n'est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh! je sais tout ce qu'on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces choses-là. D'ailleurs la vie privée des autres ne me regarde pas. Il m'a fait l'effet d'un cœur sensible, d'un homme bien cultivé.» Alors la princesse de Parme parla de Mlle d'Oloron. Dans le milieu des Guermantes on s'attendrissait sur la noblesse de cœur de M. de Charlus qui, bon comme il avait toujours été, faisait le bonheur d'une jeune fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes souffrant de la réputation de son frère laissait entendre que si beau que cela fût, c'était fort naturel. «Je ne sais si je me fais bien entendre, tout est naturel dans l'affaire», disait-il maladroitement à force d'habileté. Mais son but était d'indiquer que la jeune fille était une enfant de son frère qu'il reconnaissait. Du même coup cela expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour montrer à Legrandin qu'en somme le jeune Cambremer épouserait quelque chose comme Mlle de Nantes, une de ces bâtardes de Louis XIV qui ne furent dédaignées ni par le duc d'Orléans, ni par le prince de Conti.

Ces deux mariages dont nous parlions déjà avec ma mère dans le train qui nous ramenait à Paris eurent sur certains des personnages qui ont figuré jusqu'ici dans ce récit des effets assez remarquables. D'abord sur Legrandin; inutile de dire qu'il entra en ouragan dans l'hôtel de M. de Charlus absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut pas être vu, et aussi tout à la fois pour montrer sa bravoure et cacher son âge,—car nos habitudes nous suivent même là où elles ne nous servent plus à rien—et presque personne ne remarqua qu'en lui disant bonjour M. de Charlus lui adressa un sourire difficile à percevoir, plus encore à interpréter; ce sourire était pareil en apparence, et au fond était exactement l'inverse, de celui que deux hommes, qui ont l'habitude de se voir dans la bonne société, échangent si par hasard ils se rencontrent dans ce qu'ils trouvent un mauvais lieu (par exemple l'Élysée où le général de Froberville quand il y rencontrait jadis Swann, avait en l'apercevant le regard d'ironique et mystérieuse complicité de deux habitués de la princesse des Laumes qui se commettaient chez M. Grévy). Legrandin cultivait obscurément depuis bien longtemps—et dès le temps où j'allais tout enfant passer à Combray mes vacances—des relations aristocratiques, productives tout au plus d'une invitation isolée à une villégiature inféconde. Tout à coup le mariage de son neveu étant venu rejoindre entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui ne l'avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement, donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le présenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours à la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris dans des «groupes» où figuraient des ducs qui lui étaient apparentés. Or dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en profiter. Ce n'est pas seulement parce que, maintenant qu'on le savait reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature. Sans doute ils ne sont pas incompatibles, et l'exploration d'un faubourg peut se pratiquer en quittant le raout d'une duchesse. Mais le refroidissement de l'âge détournait Legrandin de cumuler tant de plaisirs, de sortir autrement qu'à bon escient, et aussi rendait pour lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout en amitiés, en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer presque tout le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de société. Mme de Cambremer elle-même devint assez indifférente à l'amabilité de la duchesse de Guermantes. Celle-ci obligée de fréquenter la marquise s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par s'habituer, que Mme de Cambremer était une femme douée d'une intelligence et pourvue d'une culture que pour ma part j'appréciais peu, mais qui parurent remarquables à la duchesse. Elle vint donc souvent, à la tombée du jour, voir Mme de Cambremer et lui faire de longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit recherchée, et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir. Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann marié. Certes, les premiers mois Gilberte avait été heureuse de recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amies intimes auxquelles tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait qu'elles, enfermées à part, loin des gens chics, et comme si le contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres instables, produire des catastrophes irréparables. Néanmoins les Bontemps, les Cottard et autres, quoique déçus de dîner entre eux, étaient fiers de pouvoir dire: «Nous avons dîné chez la marquise de Saint-Loup», d'autant plus qu'on poussait quelquefois l'audace jusqu'à inviter avec eux Mme de Marsantes qui se montrait véritable grande dame, avec un éventail d'écaille et de plumes, toujours dans l'intérêt de l'héritage. Elle avait seulement soin de faire de temps en temps l'éloge des gens discrets qu'on ne voit jamais que quand on leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle adressait aux bons entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc. son plus gracieux et hautain salut. Peut-être j'eusse préféré être de ces séries-là. Mais Gilberte, pour qui j'étais maintenant surtout un ami de son mari et des Guermantes (et qui—peut-être bien dès Combray, où mes parents ne fréquentaient pas sa mère—m'avait, à l'âge où nous n'ajoutons pas seulement tel ou tel avantage aux choses mais où nous les classons par espèces, doué de ce prestige qu'on ne perd plus ensuite) considérait ces soirées-là comme indignes de moi et quand je partais me disait: «J'ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt après-demain, vous verrez ma tante Guermantes, Mme de Poix; aujourd'hui c'était des amies de maman, pour faire plaisir à maman.» Mais ceci ne dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter les mêmes contrastes que celle de Swann? En tout cas, Gilberte n'était que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après, comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y avait de plus éclatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de Saint-Loup s'était maintenant incorporé à elle comme un émail mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, désormais elle resterait pour tout le monde marquise de Saint-Loup, ce qui était une erreur car la valeur d'un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand on le demande et baisse quand on l'offre. Tout ce qui nous semble impérissable tend à la destruction; une situation mondaine, tout comme autre chose, n'est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien que la puissance d'un empire, se reconstruit à chaque instant par une sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les anomalies apparentes de l'histoire mondaine ou politique au cours d'un demi-siècle. La création du monde n'a pas eu lieu au début, elle a lieu tous les jours. La marquise de Saint-Loup se disait, «je suis la marquise de Saint-Loup», elle savait qu'elle avait refusé la veille trois dîners chez des duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle recevait, par un mouvement inverse, le milieu que recevait la marquise dépréciait le nom qu'elle portait. Rien ne résiste à de tels mouvements, les plus grands noms finissent par succomber. Swann n'avait-il pas connu une duchesse de la maison de France dont le salon, parce que n'importe qui y était reçu, était tombé au dernier rang? Un jour que la princesse des Laumes était allée par devoir passer un instant chez cette Altesse, où elle n'avait trouvé que des gens de rien, en entrant ensuite chez Mme Leroi, elle avait dit à Swann et au marquis de Modène: «Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de chez Mme la duchesse de X..., il n'y avait pas trois figures de connaissance». Partageant en un mot l'opinion de ce personnage d'opérette qui déclare: «Mon nom me dispense, je pense, d'en dire plus long», Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la parole à l'action, cessa de les fréquenter. Des gens qui n'ont fait sa connaissance qu'après cette époque, et pour leurs débuts auprès d'elle, l'ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer drôlement du monde qu'elle eût pu si aisément voir, la voyant ne pas recevoir une seule personne de cette société, et si l'une, voire la plus brillante, s'aventurait chez elle, lui bâiller ouvertement au nez, rougissent rétrospectivement d'avoir pu, eux, trouver quelque prestige au grand monde, et n'oseraient jamais confier ce secret humiliant de leurs faiblesses passées, à une femme qu'ils croient, par une élévation essentielle de sa nature, avoir été de tout temps incapable de comprendre celles-ci. Ils l'entendent railler avec tant de verve les ducs, et la voient, chose plus significative, mettre si complètement sa conduite en accord avec ses railleries! Sans doute ne songent-ils pas à rechercher les causes de l'accident qui fit de Mlle Swann, Mlle de Forcheville, et de Mlle de Forcheville, la marquise de Saint-Loup, puis la duchesse de Guermantes. Peut-être ne songent-ils pas non plus que cet accident ne servirait pas moins par ses effets que par ses causes à expliquer l'attitude ultérieure de Gilberte, la fréquentation des roturiers n'étant pas tout à fait conçue de la même façon qu'elle l'eût été par Mlle Swann, par une dame à qui tout le monde dit «Madame la Duchesse» et ces duchesses qui l'ennuient «ma cousine». On dédaigne volontiers un but qu'on n'a pas réussi à atteindre, ou qu'on a atteint définitivement. Et ce dédain nous paraît faire partie des gens que nous ne connaissions pas encore. Peut-être si nous pouvions remonter le cours des années, les trouverions-nous déchirés, plus frénétiquement que personne, par ces mêmes défauts qu'ils ont réussi si complètement à masquer ou à vaincre que nous les estimons incapables non seulement d'en avoir jamais été atteints eux-mêmes, mais même de les excuser jamais chez les autres, faute d'être capables de les concevoir. D'ailleurs, bientôt le salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif, au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles devaient y sévir par ailleurs; or cet aspect était surprenant en ceci: on se rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffinées des réceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de Guermantes, étaient celles de Mme de Marsantes, la mère de Saint-Loup. D'autre part, dans les derniers temps, le salon d'Odette, infiniment moins bien classé, n'en avait pas moins été éblouissant de luxe et d'élégance. Or Saint-Loup, heureux d'avoir, grâce à la grande fortune de sa femme, tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté mettait en pratique la parole de Swann: «La qualité m'importe peu, mais je crains la quantité». Et Saint-Loup fort à genoux devant sa femme, et parce qu'il l'aimait, et parce qu'il lui devait précisément ce luxe extrême, n'avait garde de contrarier ces goûts si pareils aux siens. De sorte que les grandes réceptions de Mme de Marsantes et de Mme de Forcheville, données pendant des années surtout en vue de l'établissement éclatant de leurs enfants, ne donnèrent lieu à aucune réception de M. et de Mme de Saint-Loup. Ils avaient les plus beaux chevaux pour monter ensemble à cheval, le plus beau yacht pour faire des croisières—mais où on n'emmenait que deux invités. À Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis à dîner, jamais plus; de sorte que par une régression imprévue mais pourtant naturelle, chacune des deux immenses volières maternelles avait été remplacée par un nid silencieux.

La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune Mademoiselle d'Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part qui fut envoyée quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui de Jupien, presque tous les plus grands de l'Europe, comme ceux du vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d'Edumea, de lady Essex, etc. etc. Sans doute, même pour qui savait que la défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes alliances ne pouvait surprendre. Le tout en effet est d'avoir une grande alliance. Alors le «casus fœderis» venant à jouer, la mort de la petite roturière met en deuil toutes les familles princières de l'Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu'ils pouvaient prendre Marie-Antoinette d'Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d'autres erreurs, en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu n'éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région peut-être alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. «Qui sait? c'est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes de Méséglise.» Or le comte de Méséglise n'avait rien à voir avec les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui par un avancement rapide n'était resté que deux ans Legrandin de Méséglise, c'était notre vieil ami Legrandin. Sans doute faux titre pour faux titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu'une femme, fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros fermier enrichi de ma tante nommé Ménager, qui lui avait acheté Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise, on pensait qu'elle devait être plutôt née à Méséglise et qu'elle était de Méséglise comme son mari de Mirougrain.

Tout autre titre faux eût donné moins d'ennuis aux Guermantes. Mais l'aristocratie sait les assumer, et bien d'autres encore, du moment qu'un mariage jugé utile, à quelque point de vue que ce soit, est en jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de cette génération-là, et sera pour la totalité de celle qui la suivra, le véritable comte de Méséglise.