Quant à Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu d'amour-propre pour elle, n'eussent pu se réjouir du changement de dispositions de la Duchesse à son égard qu'en pensant que Gilberte, en repoussant dédaigneusement des avances qui venaient après vingt-cinq ans d'outrages, dût enfin venger ceux-ci. Malheureusement les réflexes moraux ne sont pas toujours identiques à ce que le bon sens imagine. Tel qui par une injure mal à propos a cru perdre à tout jamais ses ambitions auprès d'une personne à qui il tient les sauve au contraire par là. Gilberte assez indifférente aux personnes qui étaient aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l'insolente Mme de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence; même une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui lui témoignaient un peu d'amitié, elle avait voulu écrire à la Duchesse pour lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner. Elle les mettait au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais même de toutes les familles royales.

D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on apprit dans l'aristocratie le dernier héritage qu'elle venait de faire, on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle femme charmante elle ferait. On prétendait qu'une cousine de Mme de Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils. Mme de Guermantes détestait Mme de Nièvre. Elle dit qu'un tel mariage serait un scandale. Mme de Nièvre effrayée assura qu'elle n'y avait jamais pensé. Un jour, après déjeuner, comme il faisait beau, et que M. de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de Guermantes arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux bleus se regardaient eux-mêmes, et regardaient ses cheveux encore blonds, la femme de chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris perle et le tube sur la tête se disait: «Oriane est vraiment encore étonnante. Je la trouve délicieuse», et voyant que sa femme avait l'air bien disposée: «À propos, dit-il, j'avais une commission à vous faire de Mme de Virelef. Elle voulait vous demander de venir lundi à l'Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n'osait pas et m'a prié de tâter le terrain. Je n'émets aucun avis, je vous transmets tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions...» ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l'égard d'une personne étant une disposition collective et naissant identique en chacun d'eux, il savait par lui-même que l'hostilité de sa femme à l'égard de Mlle Swann était tombée et qu'elle était curieuse de la connaître. Mme de Guermantes acheva d'arranger son voile et choisit une ombrelle. «Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me fasse, je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette petite. Vous savez bien que je n'ai jamais rien eu contre elle. Simplement je ne voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les faux-ménages de nos amis. Voilà tout.» «Et vous aviez parfaitement raison, répondit le Duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes de plus ravissante avec ce chapeau.» «Vous êtes fort aimable», dit Mme de Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte. Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques explications: «Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère, d'ailleurs elle a le bon esprit d'être malade les trois quarts de l'année... Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel» et ils partirent ensemble pour Saint-Cloud.

Un mois après, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses; à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement: «Je crois que vous avez très bien connu mon père.» «Mais je crois bien, dit Mme de Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu'elle comprenait le chagrin de la fille et avec un excès d'intensité voulu qui lui donnait l'air de dissimuler qu'elle n'était pas sûre de se rappeler très exactement le père. Nous l'avons très bien connu, je me le rappelle très bien.» (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) «Je sais très bien qui c'était, je vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à cette jeune fille des renseignements sur lui, c'était un grand ami à ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère Palamède.» «Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M. de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d'exactitude. Vous vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père. Comme on sentait qu'il devait être d'une famille honnête, du reste j'ai aperçu autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!»

On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l'exception faite—le temps qu'on cause—en faveur de l'interlocuteur ou de l'interlocutrice, soit plutôt et en même temps pour l'humilier. C'est ainsi qu'un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, d'une façon générale qui permette d'être blessant sans être grossier.

Mais sachant vraiment vous combler, quand elle vous voyait, ne pouvant alors se résoudre à vous laisser partir, Mme de Guermantes était aussi l'esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois dans l'ivresse de la conversation donner à la Duchesse l'illusion qu'elle avait de l'amitié pour lui, il ne le pouvait plus. «Il était charmant», dit la Duchesse avec un sourire triste en posant sur Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette jeune fille serait sensible, lui montrerait qu'elle était comprise et que Mme de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si les circonstances l'eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu'il pensât précisément que les circonstances s'opposaient à de telles effusions, soit qu'il considérât que toute exagération de sentiment était l'affaire des femmes et que les hommes n'avaient pas plus à y voir que dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins qu'il s'était réservés y ayant plus de lumières que la Duchesse, crut bien faire de ne pas alimenter, en s'y mêlant, cette conversation qu'il écoutait avec une visible impatience.

Du reste Mme de Guermantes, cet accès de sensibilité passé, ajouta avec une frivolité mondaine en s'adressant à Gilberte: «Tenez, c'était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus mais aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de Guermantes)» comme si le fait de connaître M. de Charlus et le Prince avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin de la Duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec tous les gens de cette même société, et comme si Mme de Guermantes avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son père, le lui «situer» par un de ces traits caractéristiques à l'aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas à connaître, ou pour singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d'une certaine personne.

Quant à Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la conversation qu'elle ne cherchait précisément qu'à en changer, ayant hérité de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à Gilberte de revenir bientôt. D'ailleurs avec la minutie des gens dont la vie est sans but, tour à tour ils s'apercevaient, chez les gens avec qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s'exclamant devant elles avec l'émerveillement naïf d'un citadin qui fait à la campagne la découverte d'un brin d'herbe, ou au contraire grossissant comme avec un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte ce furent d'abord ces agréments sur lesquels s'exerça la perspicacité oisive de M. et de Mme de Guermantes: «Avez-vous remarqué la manière dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son mari, c'était bien du Swann, je croyais l'entendre.» «J'allais faire la même remarque que vous, Oriane.» «Elle est spirituelle, c'est tout à fait le tour de son père.» «Je trouve qu'elle lui est même très supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de bains de mer, elle a un brio que Swann n'avait pas.» «Oh! il était pourtant bien spirituel.» «Mais je ne dis pas qu'il n'était pas spirituel. Je dis qu'il n'avait pas de brio», dit M. de Guermantes d'un ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait personne d'autre à qui témoigner son agacement, c'est à la duchesse qu'il le manifestait. Mais incapable d'en bien comprendre les causes, il préférait prendre un air incompris.

Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dorénavant on eût au besoin dit quelquefois à Gilberte un «votre pauvre père» qui ne put d'ailleurs servir, Forcheville ayant précisément vers cette époque adopté la jeune fille. Elle disait: «mon père» à Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s'était admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et savait l'en récompenser. Sans doute parce qu'elle pouvait parfois et désirait montrer beaucoup d'aisance, elle s'était fait reconnaître par moi et devant moi avait parlé de son véritable père. Mais c'était une exception et on n'osait plus devant elle prononcer le nom de Swann.

Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui autrefois étaient relégués dans un cabinet d'en haut où je ne les avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de Guermantes ne se consolait pas d'avoir donné tant de tableaux de lui à sa cousine, non parce qu'ils étaient à la mode, mais parce qu'elle les goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne pouvait songer à acheter d'autres tableaux de lui, car ils étaient montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle voulait au moins avoir quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait fait descendre ces deux dessins qu'elle déclarait «préférer à sa peinture».

Gilberte reconnut cette facture. «On dirait des Elstir, dit-elle.» «Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c'est précisément vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est admirable. À mon avis, c'est supérieur à sa peinture.» Moi qui n'avais pas entendu ce dialogue, j'allai regarder les dessins. «Tiens, c'est l'Elstir que...» Je vis les signes désespérés de Mme de Guermantes. «Ah! oui, l'Elstir que j'admirais en haut. Il est bien mieux que dans ce couloir. À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l'avez lu?» «Vous avez écrit un article dans le Figaro? s'écria M. de Guermantes avec la même violence que s'il s'était écrié: «Mais c'est ma cousine.» «Oui, hier.» «Dans le Figaro, vous êtes sûr? Cela m'étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro et, s'il avait échappé à l'un de nous, l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien.» Le duc fit chercher le Figaro et se rendit à l'évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j'eusse fait erreur sur le journal où j'avais écrit. «Quoi, je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro?» me dit la duchesse, faisant effort pour parler d'une chose qui ne l'intéressait pas. «Mais voyons, Basin, vous lirez cela plus tard.» Mais non, le duc est très bien comme cela avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela tout de suite en rentrant.» «Oui, il porte la barbe maintenant que tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la barbe, mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne croyaient pas qu'il était Français. Il s'appelait à ce moment le prince des Laumes.» «Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes?» demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des gens qui n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps. «Mais non», répondit avec un regard mélancolique et caressant la duchesse.» «Un si joli titre! Un des plus beaux titres français!» dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement, comme l'heure sonne, dans la bouche de certaines personnes intelligentes. «Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le fils de sa sœur le relevât, mais ce n'est pas la même chose, au fond ça pourrait être parce que ce n'est pas forcément le fils aîné, cela peut passer de l'aîné au cadet. Je vous disais que Basin était alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous mon petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon beau-frère Charlus qui aime assez causer avec les paysans, disait à l'un, à l'autre: «D'où es-tu, toi?» et comme il est très généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car personne n'est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin: «Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi.» Mon mari qui n'est pas toujours très inventif—«Merci, Oriane», dit le duc sans s'interrompre de la lecture de mon article où il était plongé—avisa un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: «Et toi, d'où es-tu?» «Je suis des Laumes.» «Tu es des Laumes. Hé bien je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de Basin et lui répondit: «Pas vrai. Vous, vous êtes un english[1].» On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie, dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains livres d'heures, on reconnaît, au milieu de la foule de l'époque, la flèche de Bourges.