«Ma petite Albertine, répondis-je, vous êtes bien gentille de me le promettre. Du reste les premières années du moins, j'éviterai les endroits où vous serez. Vous ne savez pas si vous irez cet été à Balbec? Parce que dans ce cas-là je m'arrangerais pour ne pas y aller.» Maintenant, si je continuais à progresser ainsi, devançant les temps dans mon invention mensongère, ce n'était pas moins pour faire peur à Albertine, que pour me faire mal à moi-même. Comme un homme qui n'avait d'abord que des motifs peu importants de se fâcher, se grise tout fait par les éclats de sa propre voix, et se laisse emporter par une fureur engendrée non par ses griefs, mais par sa colère elle-même en voie de croissance, ainsi, je roulais de plus en plus vite, sur la pente de ma tristesse, vers un désespoir de plus en plus profond, et avec l'inertie d'un homme qui sent le froid le saisir, n'essaye pas de lutter et trouve même à frissonner une espèce de plaisir. Et si j'avais enfin tout à l'heure comme j'y comptais bien la force de me ressaisir, de réagir et de faire machine en arrière, bien plus que du chagrin qu'Albertine m'avait fait en accueillant si mal mon retour, c'était de celui que j'avais éprouvé à imaginer, pour feindre de les régler, les formalités d'une séparation imaginaire, à en prévoir les suites, que le baiser d'Albertine, au moment de me dire bonsoir, aurait aujourd'hui à me consoler. En tous cas ce bonsoir, il ne fallait pas que ce fût elle qui me le dit d'elle-même, ce qui m'eût rendu plus difficile le revirement par lequel je lui proposerais de renoncer à notre séparation. Aussi, je ne cessais de lui rappeler que l'heure de nous dire ce bonsoir était depuis longtemps venue, ce qui, en me laissant l'initiative, me permettait de le retarder encore d'un moment. Et ainsi je semais d'allusions à la nuit déjà si avancée, à notre fatigue, les questions que je posais à Albertine. «Je ne sais pas où j'irai, répondit-elle à la dernière, d'un air préoccupé. Peut-être j'irai en Touraine chez ma tante.» Et ce premier projet qu'elle ébauchait me glaça comme s'il commençait à réaliser effectivement notre séparation définitive. Elle regarda la chambre, le pianola, les fauteuils de satin bleu. «Je ne peux pas me faire encore à l'idée que je ne verrai plus tout cela ni demain, ni après demain, ni jamais. Pauvre petite chambre. Il me semble que c'est impossible; cela ne peut pas m'entrer dans la tête.» «Il le fallait, vous étiez malheureuse ici.» «Mais non, je n'étais pas malheureuse, c'est maintenant que je le serai.» Mais non, je vous assure c'est mieux pour vous.» «Pour vous peut-être!» Je me mis à regarder fixement dans le vide, comme si, en proie à une grande hésitation, je me débattais contre une idée qui me fût venue à l'esprit. Enfin tout d'un coup: «Écoutez, Albertine, vous dites que vous êtes plus heureuse ici, que vous allez être malheureuse.» «Bien sûr.» «Cela me bouleverse; voulez-vous que nous essayions de prolonger de quelques semaines, qui sait, semaine par semaine, on peut peut-être arriver très loin, vous savez qu'il y a des provisoires qui peuvent finir par durer toujours.» «Oh! ce que vous seriez gentil!» «Seulement alors c'est de la folie de nous être fait mal comme cela pour rien pendant des heures, c'est comme un voyage pour lequel on s'est préparé et puis qu'on ne fait pas. Je suis moulu de chagrin.» Je l'assis sur mes genoux, je pris le manuscrit de Bergotte qu'elle désirait tant et j'écrivis sur la couverture: «À ma petite Albertine, en souvenir d'un renouvellement de bail.» Maintenant, lui dis-je, allez dormir jusqu'à demain, ma chérie, car vous devez être brisée.» «Je suis surtout bien contente.» M'aimez-vous un petit peu?» «Encore cent fois plus qu'avant.» J'aurais eu tort d'être heureux de la petite comédie, n'eût-elle pas été jusqu'à cette forme véritable de mise en scène où je l'avais poussée. N'eussions-nous fait que parler simplement de séparation que c'eût été déjà grave. Ces conversations que l'on tient ainsi, on croit le faire non seulement sans sincérité, ce qui est en effet, mais librement. Or elles sont généralement, à notre insu, chuchoté malgré nous, le premier murmure d'une tempête que nous ne soupçonnons pas. En réalité ce que nous exprimons alors c'est le contraire de notre désir (lequel est de vivre toujours avec celle que nous aimons) mais c'est aussi cette impossibilité de vivre ensemble qui fait notre souffrance quotidienne, souffrance préférée par nous à celle de la séparation et qui finira malgré nous par nous séparer. D'habitude, pas tout d'un coup cependant. Le plus souvent il arrive—ce ne fut pas, on le verra, mon cas avec Albertine—que, quelque temps après les paroles auxquelles on ne croyait pas, on met en action un essai informe de séparation voulue, non douloureuse, temporaire. On demande à la femme, pour qu'ensuite elle se plaise mieux avec nous, pour que nous échappions d'autre part momentanément à des tristesses et des fatigues continuelles, d'aller faire sans nous, ou de nous laisser faire sans elle, un voyage de quelques jours, les premiers—depuis bien longtemps—passés, ce qui nous eût semblé impossible, sans elle. Très vite elle revient prendre sa place à notre foyer. Seulement cette séparation, courte, mais réalisée, n'est pas aussi arbitrairement décidée et aussi certainement la seule que nous nous figurons. Les mêmes tristesses recommencent, la même difficulté de vivre ensemble s'accentue, seule la séparation n'est plus quelque chose d'aussi difficile; on a commencé par en parler, on l'a ensuite exécutée sous une forme amiable. Mais ce ne sont que des prodromes que nous n'avons pas reconnus. Bientôt à la séparation momentanée et souriante succédera la séparation atroce et définitive que nous avons préparée sans le savoir.
«Venez dans ma chambre dans cinq minutes pour que je puisse vous voir un peu, mon petit chéri. Vous serez plein de gentillesse. Mais je m'endormirai vite après, car je suis comme une morte.» Ce fut une morte en effet que je vis quand j'entrai ensuite dans sa chambre. Elle s'était endormie, aussitôt couchée, ses draps roulés comme un suaire autour de son corps avaient pris, avec leurs beaux plis, une rigidité de pierre On eût dit, comme dans certains Jugements Derniers du Moyen-Âge, que la tête seule surgissait hors de la tombe, attendant dans son sommeil la trompette de l'archange. Cette tête avait été surprise par le sommeil presque renversée, les cheveux hirsutes. Et en voyant ce corps insignifiant couché là, je me demandais quelle table de logarithmes il constituait pour que toutes les actions auxquelles il avait pu être mêlé, depuis un poussement de coude jusqu'à un frôlement de robe, pussent me causer, étendues à l'infini de tous les points qu'il avait occupé dans l'espace et dans le temps, et de temps à autre brusquement revivifiées dans mon souvenir, des angoisses si douloureuses, et que je savais pourtant déterminées par des mouvements, des désirs d'elle qui m'eussent été chez une autre, chez elle-même, cinq ans avant, cinq ans après, si indifférents. Tout cela était mensonge, mais mensonge pour lequel je n'avais le courage de chercher d'autre solution que ma mort. Ainsi je restais, dans la pelisse que je n'avais pas encore retirée depuis mon retour de chez les Verdurin, devant ce corps tordu, cette figure allégorique de quoi? de ma mort? de mon amour? Bientôt je commençai à entendre sa respiration égale. J'allai m'asseoir au bord de son lit pour faire cette cure calmante de brise et de contemplation. Puis je me retirai tout doucement pour ne pas la réveiller.
Il était si tard que, dès le matin, je recommandai à Françoise de marcher bien doucement quand elle aurait à passer devant sa chambre. Aussi Françoise, persuadée que nous avions passé la nuit dans ce qu'elle appelait des orgies, recommanda ironiquement aux autres domestiques de ne pas «éveiller la Princesse». Et c'était une des choses que je craignais, que Françoise un jour ne pût plus se contenir, fût insolente avec Albertine et que cela n'amenât des complications dans notre vie. Françoise n'était plus alors, comme à l'époque où elle souffrait de voir Eulalie bien traitée par ma tante, d'âge à supporter vaillamment sa jalousie. Celle-ci altérait, paralysait le visage de notre servante à tel point que par moments je me demandais si, sans que je m'en fusse aperçu, elle n'avait pas eu, à la suite de quelque crise de colère, une petite attaque. Ayant ainsi demandé qu'on préservât le sommeil d'Albertine, je ne pus moi-même en trouver aucun. J'essayais de comprendre quel était le véritable état d'esprit d'Albertine. Par la triste comédie que j'avais jouée, est-ce à un péril réel que j'avais paré, et, malgré qu'elle prétendit se sentir si heureuse à la maison, avait-elle eu vraiment par moments l'idée de vouloir sa liberté, ou au contraire fallait-il croire ses paroles? Laquelle des deux hypothèses était la vraie? S'il m'arrivait souvent, s'il devait m'arriver surtout d'étendre un cas de ma vie passée jusqu'aux dimensions de l'histoire, quand je voulais essayer de comprendre un événement politique, inversement, ce matin-là, je ne cessai d'identifier, malgré tant de différences et pour tâcher d'en comprendre la portée, notre scène de la veille avec un incident diplomatique qui venait d'avoir lieu. J'avais peut-être le droit de raisonner ainsi. Car il était bien probable qu'à mon insu l'exemple de M. de Charlus m'avait guidé dans cette scène mensongère que je lui avais si souvent vu jouer avec tant d'autorité; et d'autre part, était-elle chez lui, autre chose qu'une inconsciente importation dans le domaine de la vie privée, de la tendance profonde de sa race allemande, provocatrice par ruse et, par orgueil, guerrière s'il e faut. Diverses personnes, parmi lesquelles le prince de Monaco, ayant suggéré au Gouvernement français l'idée, que, s'il ne se séparait pas de M. Delcassé, l'Allemagne menaçante ferait effectivement la guerre, le Ministre des Affaires étrangères avait été prié de démissionner. Donc le Gouvernement français avait admis l'hypothèse d'une intention de nous faire la guerre si nous ne cédions pas. Mais d'autres personnes pensaient qu'il ne s'était agi que d'un simple «bluff» et que si la France avait tenu bon l'Allemagne n'eût pas tiré l'épée. Sans doute le scénario était non seulement différent, mais presque inverse, puisque la menace de rompre avec moi n'avait jamais été proférée par Albertine; mais un ensemble d'impressions avait amené chez moi la croyance qu'elle y pensait, comme le Gouvernement français avait eu cette croyance pour l'Allemagne. D'autre part, si l'Allemagne désirait la paix, avoir provoqué chez le gouvernement français l'idée qu'elle voulait la guerre était une contestable et dangereuse habileté. Certes, ma conduite avait été assez adroite, si c'était la pensée que je ne me déciderais jamais à rompre avec elle qui provoquait chez Albertine de brusques désirs d'indépendance. Et n'était-il pas difficile de croire qu'elle n'en avait pas, de se refuser à voir toute une vie secrète en elle, dirigée vers la satisfaction de son vice, rien qu'à la colère avec laquelle elle avait appris que j'étais allé chez les Verdurin, s'écriant: «J'en étais sûre», et achevant de tout dévoiler en disant: «Ils devaient avoir Mlle Vinteuil chez eux.» Tout cela corroboré par la rencontre d'Albertine et de Mme Verdurin que m'avait révélée Andrée. Mais peut-être pourtant ces brusques désirs d'indépendance, me disais-je, quand j'essayais d'aller contre mon instinct, étaient causés—à supposer qu'ils existassent—ou finiraient par l'être, par l'idée contraire, à savoir que je n'avais jamais eu l'intention de l'épouser, que c'était quand je faisais, comme involontairement, allusion à notre séparation prochaine que je disais la vérité, que je la quitterais de toute façon un jour ou l'autre, croyance que ma scène de ce soir n'aurait pu alors que fortifier et qui pouvait finir par engendrer chez elle cette résolution: «Si cela doit fatalement arriver un jour ou l'autre, autant en finir tout de suite.» Les préparatifs de guerre que le plus faux des adages préconise pour faire triompher la volonté de paix, créent au contraire d'abord la croyance chez chacun des deux adversaires que l'autre veut la rupture, croyance qui amène la rupture, et, quand elle a eu lieu, cette autre croyance chez chacun des deux que c'est l'autre qui l'a voulue. Même si la menace n'était pas sincère, son succès engage à la recommencer. Mais le point exact jusqu'où le bluff peut réussir est difficile à déterminer; si l'un va trop loin, l'autre qui avait jusque là cédé, s'avance à son tour; le premier, ne sachant plus changer de méthode, habitué à l'idée qu'avoir l'air de ne pas craindre la rupture est la meilleure manière de l'éviter (ce que j'avais fait ce soir avec Albertine), et d'ailleurs poussé à préférer, par fierté, succomber plutôt que de céder, persévère dans sa menace jusqu'au moment où personne ne peut plus reculer. Le bluff peut aussi être mêlé à la sincérité, alterner avec elle, et il est possible que ce qui était un jeu hier devienne une réalité demain. Enfin il peut arriver aussi qu'un des adversaires soit réellement résolu à la guerre, il se pouvait qu'Albertine, par exemple, eût l'intention tôt ou tard de ne plus continuer cette vie, ou au contraire que l'idée ne lui en fût jamais venue à l'esprit, et que mon imagination l'eût inventée de toutes pièces. Telles furent les différentes hypothèses que j'envisageai pendant qu'elle dormait ce matin-là. Pourtant quant à la dernière, je peux dire que je n'ai jamais, dans les temps qui suivirent, menacé Albertine de la quitter que pour répondre à une idée de mauvaise liberté d'elle, idée qu'elle ne m'exprimait pas, mais qui me semblait être impliquée par certains mécontentements mystérieux, par certaines paroles, certains gestes, dont cette idée était la seule explication possible et pour lesquels elle se refusait à m'en donner aucune. Encore, bien souvent, je les constatais sans faire aucune allusion à une séparation possible, espérant qu'ils provenaient d'une mauvaise humeur qui finirait ce jour-là. Mais celle-ci durait parfois sans rémission pendant des semaines entières, où Albertine semblait vouloir provoquer un conflit, comme s'il y avait à ce moment-là, dans une région plus ou moins éloignée, des plaisirs qu'elle savait, dont sa claustration chez moi la privait et qui l'influençaient jusqu'à ce qu'ils eussent pris fin, comme ces modifications atmosphériques qui, jusqu'au coin de notre feu, agissent sur nos nerfs, même si elles se produisent aussi loin que les îles Baléares.
Ce matin-là, pendant qu'Albertine dormait et que j'essayais de deviner ce qui était caché en elle, je reçus une lettre de ma mère où elle m'exprimait son inquiétude de ne rien savoir de nos décisions par cette phrase de Mme de Sévigné: «Pour moi je suis persuadée qu'il ne se mariera pas; mais alors pourquoi troubler cette fille qu'il n'épousera jamais? Pourquoi risquer de lui faire refuser des partis qu'elle ne regardera plus qu'avec mépris? Pourquoi troubler l'esprit d'une personne qu'il serait si aisé d'éviter?» Cette lettre de ma mère me ramenait sur terre. Que vais-je chercher une âme mystérieuse, interpréter un visage et me sentir entouré de pressentiments que je n'ose approfondir, me dis-je. Je rêvais, la chose est toute simple. Je suis un jeune homme indécis et il s'agit d'un de ces mariages dont on est quelque temps à savoir s'ils se feront ou non. Il n'y a rien là de particulier à Albertine. Cette pensée me donna une détente profonde mais courte. Bien vite je me dis; on peut tout ramener en effet, si on en considère l'aspect social, au plus courant des faits divers. Du dehors, c'est peut-être ainsi que je le verrais. Mais je sais bien que ce qui est vrai, ce qui du moins est vrai aussi, c'est tout ce que j'ai pensé, c'est ce que j'ai lu dans les yeux d'Albertine, ce sont les craintes qui me torturent, c'est le problème que je me pose sans cesse relativement à Albertine. L'histoire du fiancé hésitant et du mariage rompu peut correspondre à cela, comme un certain compte-rendu de théâtre fait par un courriériste de bon sens peut donner le sujet d'une pièce d'Ibsen. Mais il y a autre chose que ces faits qu'on raconte. Il est vrai que cette autre chose existe peut-être, si on savait la voir, chez tous les fiancés hésitants et dans tous les mariages qui traînent, parce qu'il y a peut-être du mystère dans la vie de tous les jours. Il m'était possible de le négliger concernant la vie des autres, mais celle d'Albertine et la mienne je la vivais par le dedans.
Albertine ne me dit pas plus, à partir de cette soirée, qu'elle n'avait fait dans le passé: «Je sais que vous n'avez pas confiance en moi, je vais essayer de dissiper vos soupçons.» Mais cette idée, qu'elle n'exprima jamais, eût pu servir d'explication à ses moindres actes. Non seulement elle s'arrangeait à ne jamais être seule un moment, de façon que je ne pusse ignorer ce qu'elle avait fait, si je n'en croyais pas ses propres déclarations, mais même quand elle avait à téléphoner à Andrée, ou au garage, ou au manège, ou ailleurs, elle prétendait que c'était trop ennuyeux de rester seule pour téléphoner avec le temps que les demoiselles mettaient à vous donner la communication, et elle s'arrangeait pour que je fusse auprès d'elle à ce moment-là, ou, à mon défaut, Françoise, comme si elle eût craint que je pusse imaginer des communications téléphoniques blâmables et servant à donner de mystérieux rendez-vous. Hélas! tout cela ne me tranquillisait pas. J'eus un jour de découragement. Aimé m'avait renvoyé la photographie d'Esther en me disant que ce n'était pas elle. Alors Albertine avait d'autres amies intimes que celle à qui, par le contre-sens qu'elle avait fait en écoutant mes paroles, j'avais, en croyant parler de tout autre chose, découvert qu'elle avait donné sa photographie. Je renvoyai cette photographie à Bloch. Celle que j'aurais voulu voir, c'était celle qu'Albertine avait donnée à Esther. Comment y était-elle? Peut-être décolletée, qui sait? Mais je n'osais en parler à Albertine (car j'aurais eu l'air de ne pas avoir vu la photographie), ni à Bloch, à l'égard duquel je ne voulais pas avoir l'air de m'intéresser à Albertine. Et cette vie, qu'eût reconnue si cruelle pour moi et pour Albertine quiconque eût connu mes soupçons et son esclavage, du dehors, pour Françoise, passait pour une vie de plaisirs immérités que savait habilement se faire octroyer cette «enjôleuse» et, comme disait Françoise, qui employait beaucoup plus le féminin que le masculin, étant plus envieuse des femmes, cette «charlatante». Même, comme Françoise, à mon contact, avait enrichi son vocabulaire de termes nouveaux, mais en les arrangeant à sa mode, elle disait d'Albertine qu'elle n'avait jamais connu une personne d'une telle «perfidité», qui savait me «tirer mes sous» en jouant si bien la comédie (ce que Françoise, qui prenait aussi facilement le particulier pour le général que le général pour le particulier et qui n'avait que des idées assez vagues sur la distinction des genres dans l'art dramatique, appelait «savoir jouer la pantomime»). Peut-être cette erreur sur notre vraie vie, à Albertine et à moi, en étais-je moi-même un peu responsable par les vagues confirmations que, quand je causais avec Françoise, j'en laissais habilement échapper, par désir soit de la taquiner, soit de paraître sinon aimé, du moins heureux. Et pourtant, de ma jalousie, de la surveillance que j'exerçais sur Albertine, et desquelles j'eusse tant voulu que Françoise ne se doutât pas, celle-ci ne tarda, pas à deviner la réalité, guidée, comme le spirite qui, les yeux bandés, trouve un objet, par cette intuition qu'elle avait des choses qui pouvaient m'être pénibles, et qui ne se laissait pas détourner du but par les mensonges que je pouvais dire pour l'égarer, et aussi par cette haine clairvoyante qui la poussait,—plus encore qu'à croire ses ennemies plus heureuses, plus rouées comédiennes qu'elles n'étaient—à découvrir ce qui pouvait les perdre et précipiter leur chute. Françoise n'a certainement jamais fait de scènes à Albertine. Mais je connaissais l'art de l'insinuation de Françoise, le parti qu'elle savait tirer d'une mise en scène significative, et je ne peux pas croire qu'elle ait résisté à faire comprendre quotidiennement à Albertine le rôle humilié que celle-ci jouait à la maison, à l'affoler par la peinture, savamment exagérée, de la claustration à laquelle mon amie était soumise. J'ai trouvé une fois Françoise, ayant ajusté de grosses lunettes, qui fouillait dans mes papiers et en replaçait parmi eux un où j'avais noté un récit relatif à Swann et à l'impossibilité où il était de se passer d'Odette. L'avait-elle laissé traîner par mégarde dans la chambre d'Albertine? D'ailleurs, au-dessus de tous les sous-entendus de Françoise qui n'en avait été en bas que l'orchestration chuchotante et perfide, il est vraisemblable qu'avait dû s'élever, plus haute, plus nette, plus pressante, la voix accusatrice et calomnieuse des Verdurin, irrités de voir qu'Albertine me retenait involontairement, et moi elle volontairement, loin du petit clan. Quant à l'argent que je dépensais pour Albertine, il m'était presque impossible de le cacher à Françoise, puisque je ne pouvais lui cacher aucune dépense. Françoise avait peu de défauts, mais ces défauts avaient créé chez elle, pour les servir, de véritables dons qui souvent lui manquaient hors de l'exercice de ces défauts. Le principal était la curiosité appliquée à l'argent dépensé par nous pour d'autres qu'elle. Si j'avais une note à régler, un pourboire à donner, j'avais beau me mettre à l'écart, elle trouvait une assiette à ranger, une serviette à prendre, quelque chose qui lui permît de s'approcher. Et si peu de temps que je lui laissasse, la renvoyant avec fureur, cette femme qui n'y voyait presque plus clair, qui savait à peine compter, dirigée par ce même goût qui fait qu'un tailleur en vous voyant suppute instinctivement l'étoffe de votre habit et même ne peut s'empêcher de le palper, ou qu'un peintre est sensible à un effet de couleurs, Françoise voyait à la dérobée, calculait instantanément ce que je donnais. Et pour qu'elle ne pût pas dire à Albertine que je corrompais son chauffeur, je prenais les devants et, m'excusant du pourboire, disais: «J'ai voulu être gentil avec le chauffeur, je lui ai donné dix francs.» Françoise, impitoyable et à qui son coup d'œil de vieil aigle presque aveugle avait suffi, me répondait: «Mais non, Monsieur lui a donné 43 francs de pourboire. Il a dit à Monsieur qu'il y avait 45 francs, Monsieur lui a donné 100 francs et il ne lui a rendu que 12 francs.» Elle avait eu le temps de voir et de compter le chiffre du pourboire que j'ignorais moi-même. Je me demandai si Albertine, se sentant surveillée, ne réaliserait pas elle-même cette séparation dont je l'avais menacée, car la vie en changeant fait des réalités avec nos fables. Chaque fois que j'entendais ouvrir une porte, j'avais ce tressaillement que ma grand'mère avait pendant son agonie chaque fois que je sonnais. Je ne croyais pas qu'elle sortît sans me l'avoir dit, mais c'était mon inconscient qui pensait cela, comme c'était l'inconscient de ma grand'mère qui palpitait aux coups de sonnette, alors qu'elle n'avait plus sa connaissance. Un matin même, j'eus tout d'un coup la brusque inquiétude qu'elle était non pas seulement sortie, mais partie: je venais d'entendre une porte qui me semblait bien la porte de sa chambre. À pas de loups j'allai jusqu'à cette chambre, j'entrai, je restai sur le seuil. Dans la pénombre les draps étaient gonflés en demi-cercle, ce devait être Albertine qui, le corps incurvé, dormait les pieds et la tête au mur. Seuls, dépassant le lit, les cheveux de cette tête, abondants et noirs, me firent comprendre que c'était elle, qu'elle n'avait pas ouvert sa porte, pas bougé, et je sentis ce demi-cercle immobile et vivant, où tenait toute une vie humaine et qui était la seule chose à laquelle j'attachais du prix, je sentis qu'il était là, en ma possession dominatrice.
Si le but d'Albertine était de me rendre du calme, elle y réussit en partie; ma raison d'ailleurs ne demandait qu'à me prouver que je m'étais trompé sur les mauvais projets d'Albertine, comme je m'étais peut-être trompé sur ses instincts vicieux. Sans doute je faisais, dans la valeur des arguments que ma raison me fournissait, la part du désir que j'avais de les trouver bons. Mais pour être équitable et avoir chance de voir la vérité, à moins d'admettre qu'elle ne soit jamais connue que par le pressentiment, par une émanation télépathique, ne fallait-il pas me dire que si ma raison, en cherchant à amer er ma guérison, se laissait mener par mon désir, en revanche, en ce qui concernait Mlle Vinteuil, les vices d'Albertine, ses intentions d'avoir une autre vie, son projet de séparation, lesquels étaient les corollaires de ses vices, mon instinct avait pu, lui, pour tâcher de me rendre malade, se laisser égarer par ma jalousie. D'ailleurs sa séquestration, qu'Albertine s'arrangeait elle-même si ingénieusement à rendre absolue, en m'ôtant la souffrance, m'ôta peu à peu le soupçon et je pus recommencer, quand le soir ramenait mes inquiétudes, à trouver dans la présence d'Albertine l'apaisement des premiers jours. Assise à côté de mon lit, elle parlait avec moi d'une de ces toilettes ou d'un de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n'avait d'abord pensé qu'aux toilettes et à l'ameublement. Maintenant l'argenterie l'intéressait. Aussi avais-je interrogé M. de Charlus sur la vieille argenterie française, et cela parce que, quand nous avions fait le projet d'avoir un yacht,—projet jugé irréalisable par Albertine, et par moi-même, chaque fois que, me mettant à croire à sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d'autres désirs où elle n'avait point de place et qui demandaient aussi de l'argent pour être satisfaits—nous avions à tout hasard, et sans qu'elle crût d'ailleurs que nous en aurions jamais un, demandé des conseils à Elstir. Or, tout autant que pour l'habillement des femmes, le goût du peintre était raffiné et difficile pour l'ameublement des yachts. Il n'y admettait que des meubles anglais et de la vieille argenterie. Cela avait amené Albertine, depuis que nous étions revenus de Balbec, à lire des ouvrages sur l'art de l'argenterie, sur les poinçons des vieux ciseleurs. Mais la vieille argenterie ayant été fondue par deux fois, au moment des traités d'Utrecht quand le Roi lui-même, imité en cela par les grands seigneurs, donna sa vaisselle, et en 1789, est rarissime. D'autre part, les orfèvres modernes ont eu beau reproduire toute cette argenterie d'après les dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce vieux neuf indigne d'entrer dans la demeure d'une femme de goût, fût-ce une demeure flottante. Je savais qu'Albertine avait lu la description des merveilles que Roelliers avait faites pour Mme du Barry. Elle mourait d'envie, s'il en existait encore quelques pièces, de les voir, moi de les lui donner. Elle avait même commencé de jolies collections qu'elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que je ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte car l'art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience, d'ingéniosité, de nostalgie, de besoin d'oublier, auquel se livrent les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce moment, c'était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j'avais vu l'une sur Mme de Guermantes, c'était celles dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s'était rappelée les promesses d'Elstir, elle en avait désiré et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n'étaient pas de ces véritables anciennes, dans lesquelles les femmes aujourd'hui ont un peu trop l'air costumées et qu'il est plus joli de garder comme pièces de collection (j'en cherchais d'ailleurs aussi de telles pour Albertine), n'avaient pas non plus la froideur du pastiche, du faux ancien. À la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui à ce moment évoquaient dans les ballets russes les époques d'art les plus aimées,—à l'aide d'œuvres d'art imprégnées de leur esprit et pourtant originales,—ces robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d'évocation même, qu'un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d'Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu'une relique dans la châsse de Saint-Marc évocatrice du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout, renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses. J'avais voulu une ou deux fois demander à ce sujet conseil à Mme de Guermantes. Mais la duchesse n'aimait guère les toilettes qui font costume. Elle-même, quoiqu'en possédant, n'était jamais si bien qu'en velours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que celles de Fortuny, elle n'était pas d'un très utile conseil. Du reste j'avais scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n'aller la voir que lorsque par hasard j'avais besoin d'elle, alors que je refusais d'elle depuis longtemps plusieurs invitations par semaine. Je n'en recevais pas que d'elle, du reste, avec cette profusion. Certes, elle et beaucoup d'autres femmes, avaient toujours été très aimables pour moi. Mais ma claustration avait certainement décuplé cette amabilité. Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu'on vous recherche, c'est de se refuser. Un homme calcule tout ce qu'il peut citer de traits glorieux pour lui, afin de plaire à une femme, il varie sans cesse ses habits, veille sur sa mine, elle n'a pas pour lui une seule des attentions qu'il reçoit de cette autre, qu'en la trompant, et malgré qu'il paraisse devant elle malpropre et sans artifice pour plaire, il s'est à jamais attachée. De même si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d'avoir encore un plus bel équipage, je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n'y laisser entrer personne, et qu'alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c'est une façon assurée d'être recherché qui ne réussit que comme celle d'être aimé, c'est-à-dire si on ne l'a nullement adoptée pour cela, si, par exemple on garde toujours la chambre parce qu'on est gravement malade, ou qu'on croit l'être, ou qu'on y tient une maîtresse enfermée et qu'on préfère au monde, (où tous les trois à la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu'il sache l'existence de cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à lui, de vous préférer à tous ceux qui s'offrent, et de s'attacher à vous.
«Il faudra que nous nous occupions bientôt de vos robes de Fortuny», dis-je un soir à Albertine. Et certes, pour elle qui les avait longtemps désirées, qui les choisissait longuement avec moi, qui en avait d'avance la place réservée non seulement dans ses armoires mais dans son imagination, posséder ces robes, dont, pour se décider entre tant, d'autres, elle examinait longuement chaque détail, serait quelque chose de plus que pour une femme trop riche qui a plus de robes qu'elle n'en désire et ne les regarde même pas. Pourtant, malgré le sourire avec lequel Albertine me remercia en me disant: «Vous êtes trop gentil», je remarquai combien elle avait l'air fatigué et même triste.
En attendant que fussent achevées ces robes, je m'en fis prêter quelques-unes, même parfois seulement des étoffes, et j'en habillais Albertine, je les drapais sur elle; elle se promenait dans ma chambre avec la majesté d'une dogaresse et la grâce d'un mannequin. Seulement mon esclavage à Paris m'était rendu plus pesant par la vue de ces robes qui m'évoquaient Venise. Certes Albertine était bien plus prisonnière que moi. Et c'était une chose curieuse comme, à travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les êtres, avait pu passer, la changer dans son essence même et de la jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive. Oui, les murs de la prison n'avaient pas empêché cette influence de traverser; peut-être même est-ce eux qui l'avaient produite. Ce n'était plus la même Albertine, parce qu'elle n'était pas, comme à Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable à cause du nombre de petites plages où elle allait coucher chez des amies et où d'ailleurs ses mensonges la rendaient plus difficile à atteindre; parce qu'enfermée chez moi, docile et seule, elle n'était même plus ce qu'à Balbec, quand j'avais pu la trouver, elle était sur la plage, cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence se prolongeait de tant de rendez-vous qu'elle était habile à dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu'ils faisaient souffrir, en qui, sous sa froideur avec les autres et ses réponses banales, on sentait le rendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour moi une pensée de dédain et de ruse; parce que le vent de la mer ne gonflait plus ses vêtements, parce que, surtout, je lui avais coupé les ailes, qu'elle avait cessé d'être une Victoire, qu'elle était une pesante esclave dont j'aurais voulu me débarrasser.
Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que de commencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait s'asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou qu'elle ne m'avait encore joués qu'une fois ou deux, car, commençant à me connaître, elle savait que je n'aimais proposer à mon attention que ce qui m'était encore obscur, heureux de pouvoir, au cours de ces exécutions successives, rejoindre les unes aux autres, grâce à la lumière croissante mais hélas! dénaturante et étrangère de mon intelligence, les lignes fragmentaires et interrompues de la construction, d'abord presque ensevelie dans la brume. Elle savait, et, je crois comprenait, la joie que donnait, les premières fois, à mon esprit, ce travail de modelage d'une nébuleuse encore informe. Elle devinait qu'à la troisième ou quatrième exécution, mon intelligence, en ayant atteint, par conséquent mis à la même distance, toutes les parties, et n'ayant plus d'activité à déployer à leur égard, les avait réciproquement étendues et immobilisées sur un plan uniforme. Elle ne passait pas cependant encore à un nouveau morceau, car, sans peut-être bien se rendre compte du travail qui se faisait en moi, elle savait qu'au moment où le travail de mon intelligence était arrivé à dissiper le mystère d'une œuvre, il était bien rare que, par compensation, elle n'eût pas, au cours de sa tâche néfaste, attrapé telle ou telle réflexion profitable. Et le jour où Albertine disait: «Voilà un rouleau que nous allons donner à Françoise pour qu'elle nous le fasse changer contre un autre», souvent il y avait pour moi sans doute un morceau de musique de moins dans le monde, mais une vérité de plus. Pendant qu'elle jouait, de la multiple chevelure d'Albertine, je ne pouvais voir qu'une coque de cheveux noirs en forme de cœur appliquée au long de l'oreille comme le nœud d'une infante de Velasquez. De même que le volume de cet Ange musicien était constitué par les trajets multiples entre les différents points du passé que son souvenir occupait en moi, et ses différents sièges, depuis la vue, jusqu'aux sensations les plus intérieures de mon être, qui m'aidaient à descendre dans l'intimité du sien, la musique qu'elle jouait avait aussi un volume, produit par la visibilité inégale des différentes phrases, selon que j'avais plus ou moins réussi à y mettre de la lumière et à rejoindre les unes aux autres les lignes d'une construction qui m'avait d'abord paru presque tout entière noyée dans le brouillard.
Je m'étais si bien rendu compte qu'il était absurde d'être jaloux de Mlle de Vinteuil et de son amie, puisqu'Albertine depuis son aveu ne cherchait nullement à les voir, et de tous les projets de villégiature que nous avions formés avait écarté d'elle-même Combray, si proche de Montjouvain, que, souvent, ce que je demandais à Albertine de me jouer, et sans que cela me fît souffrir, c'était de la musique de Vinteuil. Une seule fois cette musique de Vinteuil avait été une cause indirecte de jalousie pour moi. En effet Albertine, qui savait que j'en avais entendu jouer chez Mme Verdurin par Morel, me parla un soir de celui-ci en me manifestant un vif désir d'aller l'entendre, de le connaître. C'était justement peu de temps après que j'avais appris l'existence de la lettre, involontairement interceptée par M. de Charlus, de Léa à Morel. Je me demandai si Léa n'avait pas parlé de lui à Albertine. Les mots de «grande sale, grande vicieuse» me revenaient à l'esprit avec horreur. Mais justement parce qu'ainsi la musique de Vinteuil fut liée douloureusement à Léa—non plus à Mlle Vinteuil et à son amie—quand la douleur causée par Léa fut apaisée, je pus dès lors entendre cette musique sans souffrance; un mal m'avait guéri de la possibilité des autres. De cette musique de Vinteuil des phrases inaperçues chez Mme Verdurin, larves obscures alors indistinctes, devenaient d'éblouissantes architectures; et certaines devenaient des amies, que j'avais à peine distinguées au début, qui au mieux m'avaient paru laides et dont je n'aurais jamais cru qu'elles fussent comme ces gens antipathiques au premier abord qu'on découvre seulement tels qu'ils sont une fois qu'on les connaît bien. Entre les deux états il y avait une vraie transmutation. D'autre part des phases distinctes la première fois dans la musique entendue chez Mme Verdurin, mais que je n'avais pas alors reconnues là, je les identifiais maintenant avec des phrases des autres œuvres, comme cette phrase de la Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme Verdurin, avait passé inaperçue pour moi dans le septuor, où pourtant, sainte qui avait descendu les degrés du Sanctuaire, elle se trouvait mêlée aux fées familières du musicien. D'autre part la phrase qui m'avait paru trop peu mélodique, trop mécaniquement rythmée, de la joie titubante des cloches de midi, maintenant c'était celle que j'aimais le mieux, soit que je fusse habitué à sa laideur, soit que j'eusse découvert sa beauté. Cette réaction sur la déception que causent d'abord les chefs-d'œuvre, on peut en effet l'attribuer à un affaiblissement de l'impression initiale ou à l'effort nécessaire pour dégager la vérité. Deux hypothèses qui se représentent pour toutes les questions importantes, les questions de la réalité de l'Art, de la réalité de l'Éternité de l'âme; c'est un choix qu'il faut faire entre elles; et pour la musique de Vinteuil, ce choix se représentait à tout moment sous bien des formes. Par exemple cette musique me semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. Par instants je pensais que cela tenait à ce que ce qui est senti par nous de la vie, ne l'étant pas sous formes d'idées, sa traduction littéraire, c'est-à-dire intellectuelle en en rendant compte, l'explique, l'analyse, mais ne le recompose pas comme la musique, où les sons semblent prendre l'inflexion de l'être, reproduire cette pointe intérieure et extrême des sensations qui est la partie qui nous donne cette ivresse spécifique que nous retrouvons de temps en temps et que quand nous disons: «Quel beau temps, quel beau soleil!» nous ne faisons nullement connaître au prochain, en qui le même soleil et le même temps éveillent des vibrations toutes différentes. Dans la musique de Vinteuil, il y avait ainsi de ces visions qu'il est impossible d'exprimer et presque défendu de constater, puisque, quand au moment de s'endormir, on reçoit la caresse de leur irréel enchantement, à ce moment même où la raison nous a déjà abandonnés, les yeux se scellent et avant d'avoir eu le temps de connaître non seulement l'ineffable mais l'invisible, on s'endort. Il me semblait même quand je m'abandonnais à cette hypothèse où l'art serait réel, que c'était même plus que la simple joie nerveuse d'un beau temps ou d'une nuit d'opium que la musique peut rendre: une ivresse plus réelle, plus féconde, du moins à ce que je pressentais. Il n'est pas possible qu'une sculpture, une musique qui donne une émotion qu'on sent plus élevée, plus pure, plus vraie, ne corresponde pas à une certaine réalité spirituelle. Elle en symbolise sûrement une, pour donner cette impression de profondeur et de vérité. Ainsi rien ne ressemblait plus qu'une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que j'avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple devant les clochers de Martinville, certains arbres d'une route de Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une certaine tasse de thé.