La duchesse ne croyait pas dire quelque chose de remarquable, mais, comme M. d'Argencourt se mit à rire, elle répéta la phrase, soit qu'elle la trouvât drôle, ou seulement qu'elle trouvât gentil le rieur qu'elle se mit à regarder d'un air câlin, pour ajouter l'enchantement de la douceur à celui de l'esprit. Elle continua:
—Oui, n'est-ce pas, ce n'était pas la peine, mais enfin elle n'était pas sans charme et je comprends parfaitement qu'on l'aimât, tandis que la demoiselle de Robert, je vous assure qu'elle est à mourir de rire. Je sais bien qu'on m'objectera cette vieille rengaine d'Augier: «Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse!» Eh bien, Robert a peut-être l'ivresse, mais il n'a vraiment pas fait preuve de goût dans le choix du flacon! D'abord, imaginez-vous qu'elle avait la prétention que je fisse dresser un escalier au beau milieu de mon salon. C'est un rien, n'est-ce pas, et elle m'avait annoncé qu'elle resterait couchée à plat ventre sur les marches. D'ailleurs, si vous aviez entendu ce qu'elle disait! je ne connais qu'une scène, mais je ne crois pas qu'on puisse imaginer quelque chose de pareil: cela s'appelle les Sept Princesses.
—Les Sept Princesses, oh! oïl, oïl, quel snobisme! s'écria M. d'Argencourt. Ah! mais attendez, je connais toute la pièce. C'est d'un de mes compatriotes. Il l'a envoyée au Roi qui n'y a rien compris et m'a demandé de lui expliquer.
—Ce n'est pas par hasard du Sar Peladan? demanda l'historien de la Fronde avec une intention de finesse et d'actualité, mais si bas que sa question passa inaperçue.
—Ah! vous connaissez les Sept Princesses? répondit la duchesse à M. d'Argencourt. Tous mes compliments! Moi je n'en connais qu'une, mais cela m'a ôté la curiosité de faire la connaissance des six autres. Si elles sont toutes pareilles à celle que j'ai vue!
«Quelle buse!» pensais-je, irrité de l'accueil glacial qu'elle m'avait fait. Je trouvais une sorte d'âpre satisfaction à constater sa complète incompréhension de Maeterlinck. «C'est pour une pareille femme que tous les matins je fais tant de kilomètres, vraiment j'ai de la bonté. Maintenant c'est moi qui ne voudrais pas d'elle.» Tels étaient les mots que je me disais; ils étaient le contraire de ma pensée; c'étaient de purs mots de conversation, comme nous nous en disons dans ces moments où, trop agités pour rester seuls avec nous-même, nous éprouvons le besoin, à défaut d'autre interlocuteur, de causer avec nous, sans sincérité, comme avec un étranger.
—Je ne peux pas vous donner une idée, continua la duchesse, c'était à se tordre de rire. On ne s'en est pas fait faute, trop même, car la petite personne n'a pas aimé cela, et dans le fond Robert m'en a toujours voulu. Ce que je ne regrette pas du reste, car si cela avait bien tourné, la demoiselle serait peut-être revenue et je me demande jusqu'à quel point cela aurait charmé Marie-Aynard.
On appelait ainsi dans la famille la mère de Robert, Mme de Marsantes, veuve d'Aynard de Saint-Loup, pour la distinguer de sa cousine la princesse de Guermantes-Bavière, autre Marie, au prénom de qui ses neveux, cousins et beaux-frères ajoutaient, pour éviter la confusion, soit le prénom de son mari, soit un autre de ses prénoms à elle, ce qui donnait soit Marie-Gilbert, soit Marie-Hedwige.
—D'abord la veille il y eut une espèce de répétition qui était une bien belle chose! poursuivit ironiquement Mme de Guermantes. Imaginez qu'elle disait une phrase, pas même, un quart de phrase, et puis elle s'arrêtait; elle ne disait plus rien, mais je n'exagère pas, pendant cinq minutes.
—Oïl, oïl, oïl! s'écria M. d'Argencourt.