—Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu'on fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites pour les vivants.
—D'abord, répondit Mme de Guermantes sur un ton rêveur qui contrastait avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce qu'on ne fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à rire de l'esprit de la duchesse. «Mais enfin j'avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que la manière dont je souhaiterais d'être pleurée par un homme que j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-frère.» La figure du duc se rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. Son regret a édifié tout le monde», dit-il d'un ton rogue. Mais la duchesse avait avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: «Eh bien, non, qu'est-ce que vous voulez, c'est édifiant, je ne dis pas, il va tous les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une grand'mère, comme une sœur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il est vrai que c'était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial.» M. de Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une immobilité terrible des prunelles toutes chargées. «Ce n'est pas pour dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n'était pas libre ce soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les hommes n'en ont pas généralement. C'est un cœur de femme, Mémé!»
—Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes, Mémé n'a rien d'efféminé, personne n'est plus viril que lui.
—Mais je ne vous dis pas qu'il soit efféminé le moins du monde. Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah! celui-là, dès qu'il croit qu'on veut toucher à son frère..., ajouta-t-elle en se tournant vers la princesse de Parme.
—C'est très gentil, c'est délicieux à entendre. Il n'y a rien de si beau que deux frères qui s'aiment, dit la princesse de Parme, comme l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir à une famille princière, et à une famille par le sang, par l'esprit fort populaire.
—Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, j'ai vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander un service. Le duc de Guermantes fronça son sourcil jupitérien. Quand il n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en chargeât, sachant que cela reviendrait au même et que les personnes à qui la duchesse avait été obligée de le demander l'inscriraient au débit commun de ménage, tout aussi bien que s'il avait été demandé par le mari seul.
—Pourquoi ne me l'a-t-il pas demandé lui-même? dit la duchesse, il est resté deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu être ennuyeux. Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de gens du monde, l'intelligence de savoir rester bête. Seulement, c'est ce badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence ouverte... ouverte à toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il vous parle du Maroc, c'est affreux.
—Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince de Foix.
—Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.
—Ils ont si peu rompu que je l'ai trouvée il y a deux jours dans la garçonnière de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens brouillés, je vous assure, répondit le prince de Foix qui aimait à répandre tous les bruits pouvant faire manquer un mariage à Robert et qui d'ailleurs pouvait être trompé par les reprises intermittentes d'une liaison en effet finie.