—La commode sur laquelle la plante est posée est splendide aussi, c'est Empire, je crois, dit la princesse qui, n'étant pas familière avec les travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la signification des plaisanteries de la duchesse.
—N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime, répondit la duchesse. C'est une pièce magnifique. Je vous dirai que j'ai toujours adoré le style Empire, même au temps où cela n'était pas à la mode. Je me rappelle qu'à Guermantes je m'étais fait honnir de ma belle-mère parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, et que j'en avais meublé l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il devait pourtant se rappeler que les choses s'étaient passées d'une façon fort différente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes sur le mauvais goût de sa belle-mère ayant été de tradition pendant le peu de temps où le prince avait été épris de sa femme, à son amour pour la seconde avait survécu un certain dédain pour l'infériorité d'esprit de la première, dédain qui s'alliait d'ailleurs à beaucoup d'attachement et de respect. «Les Iéna ont le même fauteuil avec incrustations de Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du même air d'impartialité que si elle n'avait possédé aucun de ces deux meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que je n'ai pas.» La princesse de Parme garda le silence. «Mais c'est vrai, Votre Altesse ne connaît pas leur collection. Oh! elle devrait absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus magnifiques de Paris, c'est un musée qui serait vivant.» Et comme cette proposition était une des audaces les plus Guermantes de la duchesse, parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de purs usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de Guastalla, Mme de Guermantes en la lançant ainsi ne se retint pas (tant l'amour qu'elle portait à sa propre originalité l'emportait encore sur sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres convives des regards amusés et souriants. Eux aussi s'efforçaient de sourire, à la fois effrayés, émerveillés, et surtout ravis de penser qu'ils étaient témoins de la «dernière» d'Oriane et pourraient la raconter «tout chaud». Ils n'étaient qu'à demi stupéfaits, sachant que la duchesse avait l'art de faire litière de tous les préjugés Courvoisier pour une réussite de vie plus piquante et plus agréable. N'avait-elle pas, au cours de ces dernières années, réuni à la princesse Mathilde le duc d'Aumale qui avait écrit au propre frère de la princesse la fameuse lettre: «Dans ma famille tous les hommes sont braves et toutes les femmes sont chastes?» Or, les princes le restant même au moment où ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc d'Aumale et la princesse Mathilde s'étaient tellement plu chez Mme de Guermantes qu'ils étaient ensuite allés l'un chez l'autre, avec cette faculté d'oublier le passé que témoigna Louis XVIII quand il prit pour ministre Fouché qui avait voté la mort de son frère. Mme de Guermantes nourrissait le même projet de rapprochement entre la princesse Murat et la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait aussi embarrassée qu'auraient pu l'être les héritiers de la couronne des Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de Brabant, si on avait voulu leur présenter M. de Mailly Nesle, prince d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse, à qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier fût résolu à ignorer les Iéna) avaient à grand'peine fini par faire aimer le style Empire, s'écria:
—Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel point vous trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c'est vraiment comme une hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de... reflux de l'expédition d'Égypte, et puis aussi de remontée jusqu'à nous de l'Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit flambeau pour jouer à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur votre cheminée et s'accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes pompéiennes, les petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir été trouvés sur le Nil et d'où on s'attend à voir sortir Moïse, ces quadriges antiques qui galopent le long des tables de nuit...
—On n'est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la princesse.
—Non, répondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant avec un sourire, j'aime être mal assise sur ces sièges d'acajou recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien mauvaise royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous assure que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, toutes ces abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n'a pas été très gâté du côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je trouve que ça a un certain chic! Votre Altesse devrait...
—Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce ne sera pas facile.
—Mais Madame verra que tout s'arrangera très bien. Ce sont de très bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a été ravie. Le fils est même très agréable... Ce que je vais dire n'est pas très convenable, ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait dormir—sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai été le voir une fois pendant qu'il était malade et couché. A côté de lui, sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée, ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes,—en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond,—qu'avec les palmettes et la couronne d'or qui était à côté, c'était émouvant; c'était tout à fait l'arrangement du jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d'œuvre). La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. Mais l'intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on veut nous parler.
—Il est joli garçon, je crois? demanda-t-elle.
—Non, car il a l'air d'un tapir. Les yeux sont un peu ceux d'une reine Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu'il serait un peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck. On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann, ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été frappé de la ressemblance de cette Sirène avec la Mort de Gustave Moreau. Mais d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus rapide et pourtant sérieux, afin de faire rire davantage, il n'y a pas à nous frapper, car c'était un rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.
—On dit qu'il est snob? demanda M. de Bréauté d'un air malveillant, allumé et en attendant dans la réponse la même précision que s'il avait dit: «On m'a dit qu'il n'avait que quatre doigts à la main droite, est-ce vrai?»