—Oh! celui-là, je n'en parle même pas. C'est au point que, quand il était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il a préféré rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste de la région, qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler une aile de son château, où le feu avait pris, parce qu'il aurait fallu demander des pompes au château voisin qui est aux Rothschild.

—Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui?

—Oui, me répondit-il, quoique je me trouve bien fatigué: Mais il m'a envoyé un pneumatique pour me prévenir qu'il avait quelque chose à me dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou pour le recevoir; cela m'agitera, j'aime mieux être débarrassé tout de suite de cela.

—Mais le duc de Guermantes n'est pas antisémite.

—Vous voyez bien que si puisqu'il est antidreyfusard, me répondit Swann, sans s'apercevoir qu'il faisait une pétition de principe. Cela n'empêche pas que je suis peiné d'avoir déçu cet homme—que dis-je! ce duc—en n'admirant pas son prétendu Mignard, je ne sais quoi.

—Mais enfin, repris-je en revenant à l'affaire Dreyfus, la duchesse, elle, est intelligente.

—Oui, elle est charmante. A mon avis, du reste, elle l'a été encore davantage quand elle s'appelait encore la princesse des Laumes. Son esprit a pris quelque chose de plus anguleux, tout cela était plus tendre dans la grande dame juvénile, mais enfin, plus ou moins jeunes, hommes ou femmes, qu'est-ce que vous voulez, tous ces gens-là sont d'une autre race, on n'a pas impunément mille ans de féodalité dans le sang. Naturellement ils croient que cela n'est pour rien dans leur opinion.

—Mais Robert de Saint-Loup pourtant est dreyfusard?

—Ah! tant mieux, d'autant plus que vous savez que sa mère est très contre. On m'avait dit qu'il l'était, mais je n'en étais pas sûr. Cela me fait grand plaisir. Cela ne m'étonne pas, il est très intelligent. C'est beaucoup, cela.

Le dreyfusisme avait rendu Swann d'une naïveté extraordinaire et donné à sa façon de voir une impulsion, un déraillement plus notables encore que n'avait fait autrefois son mariage avec Odette; ce nouveau déclassement eût été mieux appelé reclassement et n'était qu'honorable pour lui, puisqu'il le faisait rentrer dans la voie par laquelle étaient venus les siens et d'où l'avaient dévié ses fréquentations aristocratiques. Mais Swann, précisément au moment même où, si lucide, il lui était donné, grâce aux données héritées de son ascendance, de voir une vérité encore cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement comique. Il remettait toutes ses admirations et tous ses dédains à l'épreuve d'un critérium nouveau, le dreyfusisme. Que l'antidreyfusisme de Mme Bontemps la lui fît trouver bête n'était pas plus étonnant que, quand il s'était marié, il l'eût trouvée intelligente. Il n'était pas bien grave non plus que la vague nouvelle atteignît aussi en lui les jugements politiques, et lui fit perdre le souvenir d'avoir traité d'homme d'argent, d'espion de l'Angleterre (c'était une absurdité du milieu Guermantes) Clémenceau, qu'il déclarait maintenant avoir tenu toujours pour une conscience, un homme de fer, comme Cornély. «Non, je ne vous ai jamais dit autrement. Vous confondez.» Mais, dépassant les jugements politiques, la vague renversait chez Swann les jugements littéraires et jusqu'à la façon de les exprimer. Barrès avait perdu tout talent, et même ses ouvrages de jeunesse étaient faiblards, pouvaient à peine se relire. «Essayez, vous ne pourrez pas aller jusqu'au bout. Quelle différence avec Clémenceau! Personnellement je ne suis pas anticlérical, mais comme, à côté de lui, on se rend compte que Barrès n'a pas d'os! C'est un très grand bonhomme que le père Clémenceau. Comme il sait sa langue!» D'ailleurs les antidreyfusards n'auraient pas été en droit de critiquer ces folies. Ils expliquaient qu'on fût dreyfusiste parce qu'on était d'origine juive. Si un catholique pratiquant comme Saniette tenait aussi pour la révision, c'était qu'il était chambré par Mme Verdurin, laquelle agissait en farouche radicale. Elle était avant tout contre les «calotins». Saniette était plus bête que méchant et ne savait pas le tort que la Patronne lui faisait. Que si l'on objectait que Brichot était tout aussi ami de Mme Verdurin et était membre de la Patrie française, c'est qu'il était plus intelligent. «Vous le voyez quelquefois?» dis-je à Swann en parlant de Saint-Loup.