—Eh bien! non, on aurait dû me le dire, mais si c'est si grand, je le verrai tout à l'heure en descendant.

—J'ai aussi oublié de dire à madame la duchesse que Mme la comtesse Molé avait laissé ce matin une carte pour madame la duchesse.

—Comment, ce matin? dit la duchesse d'un air mécontent et trouvant qu'une si jeune femme ne pouvait pas se permettre de laisser des cartes le matin.

—Vers dix heures, madame la duchesse.

—Montrez-moi ces cartes.

—En tout cas, Oriane, quand vous dites que Marie a eu une drôle d'idée d'épouser Gilbert, reprit le duc qui revenait à sa conversation première, c'est vous qui avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Si quelqu'un a été bête dans ce mariage, c'est Gilbert d'avoir justement épousé une si proche parente du roi des Belges, qui a usurpé le nom de Brabant qui est à nous. En un mot nous sommes du même sang que les Hesse, et de la branche aînée. C'est toujours stupide de parler de soi, dit-il en s'adressant à moi, mais enfin quand nous sommes allés non seulement à Darmstadt, mais même à Cassel et dans toute la Hesse électorale, les landgraves ont toujours tous aimablement affecté de nous céder le pas et la première place, comme étant de la branche aînée.

—Mais enfin, Basin, vous ne me raconterez pas que cette personne qui était major de tous les régiments de son pays, qu'on fiançait au roi de Suède...

—Oh! Oriane, c'est trop fort, on dirait que vous ne savez pas que le grand-père du roi de Suède cultivait la terre à Pau quand depuis neuf cents ans nous tenions le haut du pavé dans toute l'Europe.

—Ça m'empêche pas que si on disait dans la rue: «Tiens, voilà le roi de Suède», tout le monde courrait pour le voir jusque sur la place de la Concorde, et si on dit: «Voilà M. de Guermantes», personne ne sait qui c'est.

—En voilà une raison!