Je descendis et rentrai dans la petite antichambre où Maurice, incertain si on le rappellerait et à qui Jupien avait à tout hasard dit d’attendre, était en train de faire une partie de cartes avec un de ses camarades. On était très agité d’une croix de guerre qui avait été trouvée par terre, et on ne savait pas qui l’avait perdue, à qui la renvoyer pour éviter au titulaire un ennui. Puis on parla de la bonté d’un officier qui s’était fait tuer pour tâcher de sauver son ordonnance. «Il y a tout de même du bon monde chez les riches. Moi je me ferais tuer avec plaisir pour un type comme ça», dit Maurice, qui, évidemment, n’accomplissait ses terribles fustigations sur le baron que par une habitude mécanique, les effets d’une éducation négligée, le besoin d’argent et un certain penchant à le gagner d’une façon qui était censée donner moins de mal que le travail et en donnait peut-être davantage. Mais, ainsi que l’avait craint M. de Char lus, c’était peut-être un très bon cœur et c’était, paraît-il, un garçon d’une admirable bravoure. Il avait presque les larmes aux yeux en parlant de la mort de cet officier et le jeune homme de vingt-deux ans n’était pas moins ému. «Ah! oui, ce sont de chic types. Des malheureux comme nous encore, ça n’a pas grand’chose à perdre, mais un Monsieur qui a des tas de larbins, qui peut aller prendre son apéro tous les jours à 6 heures, c’est vraiment chouette. On peut charrier tant qu’on veut, mais quand on voit des types comme ça mourir, ça fait vraiment quelque chose. Le bon Dieu ne devrait pas permettre que des riches comme ça meurent; d’abord ils sont trop utiles à l’ouvrier. Rien qu’à cause d’une mort comme ça faudra tuer tous les Boches jusqu’au dernier; et ce qu’ils ont fait à Louvain, et couper des poignets de petits enfants; non, je ne sais pas, moi je ne suis pas meilleur qu’un autre, mais je me laisserais envoyer des pruneaux dans la gueule plutôt que d’obéir à des barbares comme ça; car c’est pas des hommes, c’est des vrais barbares, tu ne diras pas le contraire.» Tous ces garçons étaient, en somme, patriotes. Un seul, légèrement blessé au bras, ne fut pas à la hauteur des autres car il dit, comme il devait bientôt repartir: «Dame, ça n’a pas été la bonne blessure» (celle qui fait réformer), comme Mme Swann disait jadis: «J’ai trouvé le moyen d’attraper la fâcheuse influenza.» La porte se rouvrit sur le chauffeur qui était allé un instant prendre l’air. «Comment, c’est déjà fini? ça n’a pas été long», dit-il en apercevant Maurice qu’il croyait en train de frapper celui qu’on avait surnommé, par allusion à un journal qui paraissait à cette époque: «l’Homme enchaîné». «Ce n’est pas long pour toi qui es allé prendre l’air, répondit Maurice, froissé qu’on vit qu’il avait déplu là-haut. Mais si tu étais obligé de taper à tour de bras comme moi, par cette chaleur! Si c’était pas les cinquante francs qu’il donne...—Et puis, c’est un homme qui cause bien; on sent qu’il a de l’instruction. Dit-il que ce sera bientôt fini?—Il dit qu’on ne pourra pas les avoir, que ça finira sans que personne ait le dessus.—Bon sang de bon sang, mais c’est donc un Boche...—Je vous ai dit que vous causiez trop haut, dit le plus vieux aux autres en m’apercevant. Vous avez fini avec la chambre?—Ah! ta gueule, tu n’es pas le maître ici.—Oui, j’ai fini, et je venais pour payer.—Il vaut mieux que vous payiez au patron. Maurice, va donc le chercher.—Mais je ne veux pas vous déranger.—Ça ne me dérange pas.» Maurice monta et revint en me disant: «Le patron descend.» Je lui donnai deux francs pour son dérangement. Il rougit de plaisir. «Ah! merci bien. Je les enverrai à mon frère qui est prisonnier. Non, il n’est pas malheureux, ça dépend beaucoup des camps.» Pendant ce temps, deux clients très élégants, en habit et cravate blanche sous leur pardessus—deux Russes, me sembla-t-il à leur très léger accent—se tenaient sur le seuil et délibéraient s’ils devaient entrer. C’était visiblement la première fois qu’ils venaient là, on avait dû leur indiquer l’endroit et ils semblaient partagés entre le désir, la tentation et une extrême frousse. L’un des deux—un beau jeune homme—répétait toutes les deux minutes à l’autre, avec un sourire mi-interrogateur, mi-destiné à persuader: «Quoi! Après tout on s’en fiche.» Mais il avait beau vouloir dire par là qu’après tout on se fichait des conséquences, il est probable qu’il ne s’en fichait pas tant que cela, car cette parole n’était suivie d’aucun mouvement pour entrer, mais d’un nouveau regard vers l’autre, suivi du même sourire et du même «après tout, on s’en fiche». C’était, ce «après tout on s’en fiche!», un exemplaire entre mille de ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée, et qui par cela même la révèlent. Je me souviens qu’une fois Albertine, comme Françoise, que nous n’avions pas entendue, entrait au moment où mon amie était toute nue contre moi, dit malgré elle, voulant me prévenir: «Tiens, voilà la belle Françoise.» Françoise, qui n’y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de «belle Françoise», qu’Albertine n’avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d’eux-mêmes leur origine; elle les sentit cueillis au hasard par l’émotion, n’eut pas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s’en alla en murmurant dans son patois le mot de «poutana». Une autre fois, bien plus tard, quand Bloch devenu père de famille eut marié une de ses filles à un catholique, un monsieur mal élevé dit à celle-ci qu’il croyait avoir entendu dire qu’elle était fille d’un juif et lui en demanda le nom. La jeune femme, qui avait été Mlle Bloch depuis sa naissance, répondit en prononçant Bloch à l’allemande, comme eût fait le duc de Guermantes, c’est-à-dire en prononçant le ch non pas comme un c ou un k mais avec le rh germanique.
Le patron, pour en revenir à la scène de l’hôtel (dans lequel les deux Russes s’étaient décidés à pénétrer: «après tout on s’en fiche»), n’était pas encore revenu que Jupien entra se plaindre qu’on parlait trop fort et que les voisins se plaindraient. Mais il s’arrêta stupéfait en m’apercevant. «Allez-vous-en tous sur le carré.» Déjà tous se levaient quand je lui dis: «Il serait plus simple que ces jeunes gens restent là et que j’aille avec vous un instant dehors.» Il me suivit fort troublé. Je lui expliquai pourquoi j’étais venu. On entendait des clients qui demandaient au patron s’il ne pouvait pas leur faire connaître un valet de pied, un enfant de chœur, un chauffeur nègre. Toutes les professions intéressaient ces vieux fous; dans la troupe, toutes les armes et les alliés de toutes nations. Quelques-uns réclamaient surtout des Canadiens, subissant peut-être à leur insu le charme d’un accent si léger qu’on ne sait pas si c’est celui de la vieille France ou de l’Angleterre. A cause de leur jupon et parce que certains rêves lacustres s’associent souvent à de tels désirs, les Écossais faisaient prime. Et comme toute folie reçoit des circonstances des traits particuliers, sinon même une aggravation, un vieillard dont toutes les curiosités avaient été assouvies demandait avec insistance si on ne pourrait pas lui faire faire la connaissance d’un mutilé. On entendait des pas lents dans l’escalier. Par une indiscrétion qui était dans sa nature Jupien ne put se retenir de me dire que c’était le baron qui descendait, qu’il ne fallait à aucun prix qu’il me vît, mais que, si je voulais entrer dans la petite chambre contiguë au vestibule où étaient les jeunes gens, il allait ouvrir les vasistas, truc qu’il avait inventé pour que le baron pût voir et entendre sans être vu, et qu’il allait, me disait-il, retourner en ma faveur contre lui. «Seulement, ne bougez pas.» Et après m’avoir poussé dans le noir, il me quitta. D’ailleurs, il n’avait pas d’autre chambre à me donner, son hôtel, malgré la guerre, étant plein. Celle que je venais de quitter avait été prise par le vicomte de Courvoisier qui, ayant pu quitter la Croix-Rouge de X ... pour deux jours, était venu se délasser une heure à Paris avant d’aller retrouver au château de Courvoisier la vicomtesse, à qui il dirait n’avoir pas pu prendre le bon train. Il ne se doutait guère que M. de Char lus était à quelques mètres de lui, et celui-ci ne s’en doutait pas davantage, n’ayant jamais rencontré son cousin chez Jupien, lequel ignorait la personnalité du vicomte soigneusement dissimulée. Bientôt, en effet, le baron entra, marchant assez difficilement à cause des blessures, dont il devait sans doute pourtant avoir l’habitude. Bien que son plaisir fût fini et qu’il n’entrât, d’ailleurs, que pour donner à Maurice l’argent qu’il lui devait, il dirigeait en cercle sur tous ces jeunes gens réunis un regard tendre et curieux et comptait bien avoir avec chacun le plaisir d’un bonjour tout platonique mais amoureusement prolongé. Je lui retrouvai de nouveau, dans toute la sémillante frivolité dont il fit preuve devant ce harem qui semblait presque l’intimider, ces hochements de taille et de tête, ces affinements du regard qui m’avaient frappé le soir de sa première entrée à la Raspelière, grâces héritées de quelque grand’mère que je n’avais pas connue, et que dissimulaient dans l’ordinaire de la vie sur sa figure des expressions plus viriles, mais qui y épanouissaient coquettement, dans certaines circonstances où il tenait à plaire à un milieu inférieur, le désir de paraître grande dame. Jupien les avait recommandés à la bienveillance du baron en lui disant que c’étaient tous des «barbeaux» de Belleville et qu’ils marcheraient avec leur propre sœur pour un louis. Au reste, Jupien mentait et disait vrai à la fois. Meilleurs, plus sensibles qu’il ne disait au baron, ils n’appartenaient pas à une race sauvage. Mais ceux qui les croyaient tels leur parlaient néanmoins avec la plus entière bonne foi, comme si ces terribles eussent dû avoir la même. Un sadique a beau se croire avec un assassin, son âme pure, à lui sadique, n’est pas changée pour cela et il reste stupéfait devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui désirent gagner facilement une «thune» et dont le père, ou la mère, ou la sœur ressuscitent et remeurent tour à tour en paroles, parce qu’ils se coupent dans la conversation qu’ils ont avec le client à qui ils cherchent à plaire. Le client est stupéfié dans sa naïveté, car dans son arbitraire conception du gigolo, ravi des nombreux assassinats dont il le croit coupable, il s’effare d’une contradiction et d’un mensonge qu’il surprend dans ses paroles. Tous semblaient le connaître et M. de Charlus s’arrêtait longuement à chacun, leur parlant ce qu’il croyait leur langage, à la fois par une affectation prétentieuse de couleur locale et aussi par un plaisir sadique de se mêler à une vie crapuleuse. «Toi, c’est dégoûtant, je t’ai aperçu devant l’Olympia avec deux cartons. C’est pour te faire donner du pèze. Voilà comme tu me trompes.» Heureusement pour celui à qui s’adressait cette phrase il n’eut pas le temps de déclarer qu’il n’eût jamais accepté de «pèze» d’une femme, ce qui eût diminué l’excitation de M. de Charlus, et réserva sa protestation pour la fin de la phrase en disant: «Oh non! je ne vous trompe pas.» Cette parole causa à M. de Charlus un vif plaisir et comme, malgré lui, le genre d’intelligence qui était naturellement le sien ressortait d’à travers celui qu’il affectait, il se retourna vers Jupien: «Il est gentil de me dire ça. Et comme il le dit bien. On dirait que c’est la vérité. Après tout, qu’est-ce que ça fait que ce soit la vérité ou non puisqu’il arrive à me le faire croire. Quels jolis petits yeux il a. Tiens, je vais te donner deux gros baisers pour la peine, mon petit gars. Tu penseras à moi dans les tranchées. C’est pas trop dur?—Ah! dame, il y a des jours, quand une grenade passe à côté de vous.» Et le jeune homme se mit à faire des imitations du bruit de la grenade, des avions, etc, «Mais il faut bien faire comme les autres, et vous pouvez être sûr et certain qu’on ira jusqu’au bout.—Jusqu’au bout! Si on savait seulement jusqu’à quel bout, dit mélancoliquement le baron qui était «pessimiste».—Vous n’avez pas vu que Sarah Bernhardt l’a dit sur les journaux: La France, elle ira jusqu’au bout. Les Français, ils se feront tuer plutôt jusqu’au dernier.—Je ne doute pas un seul instant que les Français ne se fassent bravement tuer jusqu’au dernier», dit M. de Charlus comme si c’était la chose la plus simple du monde et bien qu’il n’eût lui-même l’intention de faire quoi que ce soit, mais pensant par là corriger l’impression de pacifisme qu’il donnait quand il s’oubliait. «Je n’en doute pas, mais je me demande jusqu’à quel point Madame Sarah Bernhardt est qualifiée pour parler au nom de la France. Mais, ajouta-t-il, il me semble que je ne connais pas ce charmant, ce délicieux jeune homme», en avisant un autre qu’il ne reconnaissait pas ou qu’il n’avait peut-être jamais vu. Il le salua comme il eût salué un prince à Versailles, et pour profiter de l’occasion d’avoir en supplément un plaisir gratis—comme quand j’étais petit et que ma mère venait de faire une commande chez Boissier ou chez Gouache, je prenais, sur l’offre d’une des dames du comptoir, un bonbon extrait d’un des vases de verre entre lesquels elle trônait—prenant la main du charmant jeune homme et la lui serrant longuement, à la prussienne, le fixant des yeux en souriant pendant le temps interminable que mettaient autrefois à nous faire poser les photographes quand la lumière était mauvaise: «Monsieur, je suis charmé, je suis enchanté de faire votre connaissance.» «Il a de jolis cheveux», dit-il en se tournant vers Jupien. Il s’approcha ensuite de Maurice pour lui remettre ses cinquante francs, mais le prenant d’abord par la taille: «Tu ne m’avais jamais dit que tu avais suriné une pipelette de Belleville.» Et M. de Charlus râlait d’extase et approchait sa figure de celle de Maurice, «Oh! Monsieur le Baron, dit en protestant le gigolo, qu’on avait oublié de prévenir, pouvez-vous croire une chose pareille?» Soit qu’en effet le fait fût faux, ou que, vrai, son auteur le trouvât pourtant abominable et de ceux qu’il convient de nier: «Moi toucher à mon semblable? à un Boche, oui, parce que c’est la guerre, mais à une femme, et à une vieille femme encore!» Cette déclaration de principes vertueux fit l’effet d’une douche d’eau froide sur le baron qui s’éloigna sèchement de Maurice, en lui remettant toutefois son argent mais de l’air dépité de quelqu’un qu’on a floué, qui ne veut pas faire d’histoires, qui paye, mais n’est pas content.
La mauvaise impression du baron fut d’ailleurs accrue par la façon dont le bénéficiaire le remercia, car il dit: «Je vais envoyer ça à mes vieux et j’en garderai aussi un peu pour mon frangin qui est sur le front.» Ces sentiments touchants désappointèrent presque autant M. de Charlus que l’agaçait l’expression d’une paysannerie un peu conventionnelle. Jupien parfois les prévenait qu’«il fallait être plus pervers». Alors l’un d’eux, de l’air de confesser quelque chose de satanique, aventurait: «Dites donc, baron, vous n’allez pas me croire, mais quand j’étais gosse, je regardais par le trou de la serrure mes parents s’embrasser. C’est vicieux, pas? Vous avez l’air de croire que c’est un bourrage de crâne, mais non, je vous jure, tel que je vous le dis.» Et M. de Charlus était à la fois désespéré et exaspéré par cet effort factice vers la perversité qui n’aboutissait qu’à révéler tant de sottise et tant d’innocence. Et même le voleur, l’assassin le plus déterminés ne l’eussent pas contenté, car ils ne parlent pas de leur crime; et il y a, d’ailleurs, chez le sadique—si bon qu’il puisse être, bien plus, d’autant meilleur qu’il est—une soif de mal que les méchants agissant dans d’autres buts ne peuvent contenter.
Le jeune homme eut beau, comprenant trop tard son erreur, dire qu’il ne blairait pas les flics et pousser l’audace jusqu’à dire au baron: «Fous-moi un rancart» (un rendez-vous), le charme était dissipé. On sentait le chiqué, comme dans les livres des auteurs qui s’efforcent pour parler argot. C’est en vain que le jeune homme détailla toutes les «saloperies» qu’il faisait avec sa femme. M. de Charlus fut seulement frappé combien ces saloperies se bornaient à peu de chose... Au reste, ce n’était pas seulement par insincérité. Rien n’est plus limité que le plaisir et le vice. On peut vraiment, dans ce sens-là et en changeant le sens de l’expression, dire qu’on tourne toujours dans le même cercle vicieux.
«Comme il est simple! jamais on ne dirait un prince», dirent quelques habitués quand M. de Charlus fut sorti, reconduit jusqu’en bas par Jupien auquel le baron ne laissa pas de se plaindre de la vertu du jeune homme. A l’air mécontent de Jupien, qui avait dû styler le jeune homme d’avance, on sentit que le faux assassin recevrait tout à l’heure un fameux savon. «C’est tout le contraire de ce que tu m’as dit», ajouta le baron pour que Jupien profitât de la leçon pour une autre fois. «Il a l’air d’une bonne nature, il exprime des sentiments de respect pour sa famille.—Il n’est pourtant pas bien avec son père, objecta Jupien, pris au dépourvu, ils habitent ensemble, mais ils servent chacun dans un bar différent.» C’était évidemment faible comme crime auprès de l’assassinat, mais Jupien se trouvait pris au dépourvu. Le baron n’ajouta rien car, s’il voulait qu’on préparât ses plaisirs, il voulait se donner à lui-même l’illusion que ceux-ci n’étaient pas «préparés». «C’est un vrai bandit, il vous a dit cela pour vous tromper, vous êtes trop naïf», ajouta Jupien pour se disculper et ne faisant que froisser l’amour-propre de M. de Charlus.
En même temps qu’on croyait M. de Charlus prince, en revanche on regrettait beaucoup, dans l’établissement, la mort de quelqu’un dont les gigolos disaient: «Je ne sais pas son nom, il paraît que c’est un baron» et qui n’était autre que le prince de Foix (le père de l’ami de Saint-Loup). Passant, chez sa femme, pour vivre beaucoup au cercle, en réalité il passait des heures chez Jupien à bavarder, à raconter des histoires du monde devant des voyous. C’était un grand bel homme, comme son fils. Il est extraordinaire que M. de Charlus, sans doute parce qu’il l’avait toujours connu dans le monde, ignorât qu’il partageait ses goûts. On allait même jusqu’à dire qu’il les avait autrefois portés jusque sur son fils encore collégien (l’ami de Saint-Loup), ce qui était probablement faux. Au contraire, très renseigné sur des mœurs que beaucoup ignorent, il veillait beaucoup aux fréquentations de son fils. Un jour qu’un homme, d’ailleurs de basse extraction, avait suivi le jeune prince de Foix jusqu’à l’hôtel de son père, où il avait jeté un billet par la fenêtre, le père l’avait ramassé. Mais le suiveur, bien qu’il ne fût pas aristocratiquement du même monde que M. de Foix le père, l’était à un autre point de vue. Il n’eut pas de peine à trouver dans de communs complices un intermédiaire qui fit taire M. de Foix en lui prouvant que c’était le jeune homme qui avait provoqué cette audace d’un homme âgé. Et c’était possible. Car le prince de Foix avait pu réussir à préserver son fils des mauvaises fréquentations au dehors mais non de l’hérédité. Au reste, le jeune prince de Foix resta, comme son père, ignoré à ce point de vue des gens du monde bien qu’il allât plus loin que personne avec ceux d’un autre.
«Il paraît qu’il a un million à manger par jour», dit le jeune homme de vingt-deux ans auquel l’assertion qu’il émettait ne semblait pas invraisemblable. On entendit bientôt le roulement de la voiture qui était venue chercher M. de Charlus. A ce moment j’aperçus, avec une démarche lente, à côté d’un militaire qui évidemment sortait avec elle d’une chambre voisine, une personne qui me parut une dame assez âgée, en jupe noire. Je reconnus bientôt mon erreur, c’était un prêtre. C’était cette chose si rare, et en France absolument exceptionnelle, qu’est un mauvais prêtre. Évidemment le militaire était en train de railler son compagnon au sujet du peu de conformité que sa conduite offrait avec son habit, car celui-ci, d’un air grave et levant vers son visage hideux un doigt de docteur en théologie, dit sentencieusement: «Que voulez-vous, je ne suis pas (j’attendais «un saint») un ange.» D’ailleurs il n’avait plus qu’à s’en aller et prit congé de Jupien qui, ayant accompagné le baron, venait de remonter, mais par étourderie le mauvais prêtre oublia de payer sa chambre. Jupien, que son esprit n’abandonnait jamais, agita le tronc dans lequel il mettait la contribution de chaque client, et le fit sonner en disant: «Pour les frais du culte, Monsieur l’Abbé!» Le vilain personnage s’excusa, donna sa pièce et disparut. Jupien vint me chercher dans l’antre obscur où je n’osais faire un mouvement. «Entrez un moment dans le vestibule où mes jeunes gens font banquette, pendant que je monte fermer la chambre; puisque vous êtes locataire, c’est tout naturel.» Le patron y était, je le payai. A ce moment un jeune homme en smoking entra et demanda d’un air d’autorité au patron: «Pourrai-je avoir Léon demain matin à onze heures moins le quart au lieu de onze heures parce que je déjeune en ville?—Cela dépend. répondit le patron, du temps que le gardera l’abbé.» Cette réponse ne parut pas satisfaire le jeune homme en smoking qui semblait déjà prêt à invectiver contre l’abbé, mais sa colère prit un autre cours quand il m’aperçut; marchant droit au patron: «Qui est-ce? Ou est-ce que ça signifie?», murmura-t-il d’une voix basse mais courroucée. Le patron, très ennuyé, expliqua que ma présence n’avait aucune importance, que j’étais un locataire. Le jeune homme en smoking ne parut nullement apaisé par cette explication. Il ne cessait de répéter: «C’est excessivement désagréable, ce sont des choses qui ne devraient pas arriver, vous savez que je déteste ça et vous ferez si bien que je ne remettrai plus les pieds ici.» L’exécution de cette menace ne parut pas cependant imminente, car il partit furieux mais en recommandant que Léon tâchât d’être libre à 11 h. moins ¼, 10 h. ½ si possible. Jupien revint me chercher et descendit avec moi. «Je ne voudrais pas que vous me jugiez mal, me dit-il, cette maison ne me rapporte pas autant d’argent que vous croyez, je suis forcé d’avoir des locataires honnêtes, il est vrai qu’avec eux seuls on ne ferait que manger de l’argent. Ici c’est le contraire des Carmels, c’est grâce au vice que vit la vertu. Non, si j’ai pris cette maison, ou plutôt si je l’ai fait prendre au gérant que vous avez vu, c’est uniquement pour rendre service au baron et distraire ses vieux jours.» Jupien ne voulait pas parler que de scènes de sadisme comme celles auxquelles j’avais assisté et de l’exercice même du vice du baron. Celui-ci, même pour la conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer aux cartes, ne se plaisait plus qu’avec des gens du peuple qui l’exploitaient. Sans doute le snobisme de la canaille peut aussi bien se comprendre que l’autre. Ils avaient, d’ailleurs, été longtemps unis, alternant l’un avec l’autre, chez M. de Charlus qui ne trouvait personne d’assez élégant pour ses relations mondaines, ni de frisant assez l’apache pour les autres. «Je déteste le genre moyen, disait-il, la comédie bourgeoise est guindée, il me faut ou les princesses de la tragédie classique ou la grosse farce. Pas de milieu, Phèdre ou Les Saltimbanques.» Mais enfin l’équilibre entre ces deux snobismes avait été rompu. Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la sensualité aux relations les plus banales, le baron ne vivait plus qu’avec des «inférieurs», prenant ainsi sans le savoir la succession de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince d’Harcourt, le duc de Berry, que Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais, qui tiraient d’eux des sommes énormes, partageant leurs jeux, au point qu’on était gêné pour ces grands seigneurs, quand il fallait les aller voir, de les trouver installés familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité. «C’est surtout, ajouta Jupien, pour lui éviter des ennuis, parce que, voyez-vous, le baron, c’est un grand enfant. Même maintenant qu’il a ici tout ce qu’il peut désirer il va encore à l’aventure faire le vilain. Et généreux comme il est, ça pourrait souvent, par le temps qui court, avoir des conséquences. N’y a-t-il pas l’autre jour un chasseur d’hôtel qui mourait de peur à cause de tout l’argent que le baron lui offrait pour venir chez lui. Chez lui, quelle imprudence! Ce garçon, qui pourtant aime seulement les femmes, a été rassuré quand il a compris ce qu’on voulait de lui. En entendant toutes ces promesses d’argent, il avait pris le baron pour un espion. Et il s’est senti bien à l’aise quand il a vu qu’on ne lui demandait pas de livrer sa patrie mais son corps, ce qui n’est peut-être pas plus moral, mais ce qui est moins dangereux, et surtout plus facile.» Et en écoutant Jupien, je me disais: «Quel malheur que M. de Charlus ne soit pas romancier ou poète, non pas pour décrire ce qu’il verrait, mais le point où se trouve un Charlus par rapport au désir fait naître autour de lui les scandales, le force à prendre la vie sérieusement, à mettre des émotions dans le plaisir, l’empêche de s’arrêter, de s’immobiliser dans une vue ironique et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui un courant douloureux. Presque chaque fois qu’il adresse une déclaration il essuie une avanie, s’il ne risque pas même la prison.» Ce n’est pas que l’éducation des enfants, c’est celle des poètes qui se fait à coups de gifles. Si M. de Charlus avait été romancier, la maison que lui avait aménagée Jupien, en réduisant dans de telles proportions les risques, du moins (car une descente de police était toujours à craindre) les risques à l’égard d’un individu des dispositions duquel, dans la rue, le baron n’eût pas été assuré, eût été pour lui un malheur. Mais M. de Charlus n’était en art qu’un dilettante, qui ne songeait pas à écrire et n’était pas doué pour cela. «D’ailleurs, vous avouerais-je, reprit Jupien, que je n’ai pas un grand scrupule à avoir ce genre de gains? La chose elle-même qu’on fait ici, je ne peux plus vous cacher que je l’aime, qu’elle est le goût de ma vie. Or, est-il défendu de recevoir un salaire pour des choses qu’on ne juge pas coupables? Vous êtes plus instruit que moi et vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d’argent pour ses leçons. Mais de notre temps les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins, ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs de théâtre. Ne croyez pas que ce métier ne fasse fréquenter que des canailles. Sans doute le Directeur d’un établissement de ce genre, comme une grande cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il reçoit des hommes marquants dans tous les genres et qui sont généralement, à situation égale, parmi les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables de leur profession. Cette maison se transformerait vite, je vous l’assure, en un bureau d’esprit et une agence de nouvelles.» Mais j’étais encore sous l’impression des coups que j’avais vu recevoir à M. de Charlus. Et à vrai dire, quand on connaissait bien M. de Charlus, son orgueil, sa satiété des plaisirs mondains, ses caprices changés facilement en passions pour des hommes de dernier ordre et de la pire espèce, on peut très bien comprendre que la même grosse fortune qui, échue à un parvenu, l’eût charmé en lui permettant de marier sa fille à un duc et d’inviter des Altesses à ses chasses, M. de Charlus était content de la posséder parce qu’elle lui permettait d’avoir ainsi la haute main sur un, peut-être sur plusieurs établissements où étaient en permanence des jeunes gens avec lesquels il se plaisait. Peut-être n’y eut-il même pas besoin de son vice pour cela. Il était l’héritier de tant de grands seigneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint-Simon nous raconte qu’ils ne fréquentaient personne «qui se pût nommer». «En attendant, dis-je à Jupien, cette maison est tout autre chose, plus qu’une maison de fous, puisque la folie des aliénés qui y habitent est mise en scène, reconstituée, visible, c’est un vrai pandémonium. J’avais cru, comme le calife des Mille et une Nuits, arriver à point au secours d’un homme qu’on frappait, et c’est un autre conte des Mille et une Nuits que j’ai vu réaliser devant moi, celui où une femme, transformée en chienne, se fait frapper volontairement pour retrouver sa forme première.» Jupien paraissait fort troublé par mes paroles, car il comprenait que j’avais vu frapper le baron. Il resta un moment silencieux, puis tout d’un coup, avec le joli esprit qui m’avait si souvent frappé chez cet homme qui s’était fait lui-même, quand il avait pour m’accueillir, Françoise ou moi, dans la cour de notre maison, de si gracieuses paroles: «Vous parlez de bien des contes des Mille et une Nuits, me dit-il. Mais j’en connais un qui n’est pas sans rapport avec le titre d’un livre que je crois avoir aperçu chez le baron (il faisait allusion à une traduction de Sésame et les Lys, de Ruskin, que j’avais envoyée à M. de Charlus). Si jamais vous étiez curieux, un soir, de voir, je ne dis pas quarante, mais une dizaine de voleurs, vous n’avez qu’à venir ici; pour savoir si je suis là vous n’avez qu’à regarder là-haut, je laisse ma petite fenêtre ouverte et éclairée, cela veut dire que je suis venu, qu’on peut entrer; c’est mon Sésame à moi. Je dis seulement Sésame. Car pour les Lys, si c’est eux que vous voulez, je vous conseille d’aller les chercher ailleurs.» Et me saluant assez cavalièrement, car une clientèle aristocratique et une clique de jeunes gens, qu’il menait comme un pirate, lui avaient donné une certaine familiarité, il prit congé de moi. Il m’avait à peine quitté que la sirène retentit, immédiatement suivie de violents tirs de barrage. On sentait que c’était tout auprès, juste au-dessus de nous, que l’avion allemand se tenait, et soudain le bruit d’une forte détonation montra qu’il venait de lancer une de ses bombes.
Dans une même salle de la maison de Jupien beaucoup d’hommes, qui n’avaient pas voulu fuir, s’étaient réunis. Ils ne se connaissaient pas entre eux, mais étaient pourtant à peu près du même monde, riche et aristocratique. L’aspect de chacun avait quelque chose de répugnant qui devait être la non-résistance à des plaisirs dégradants. L’un, énorme, avait la figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne. J’avais appris qu’au début il ne l’était pas et prenait seulement son plaisir à faire boire des jeunes gens. Mais, effrayé par l’idée d’être mobilisé (bien qu’il semblât avoir dépassé la cinquantaine), comme il était très gros il s’était mis à boire sans arrêter pour tâcher de dépasser le poids de cent kilos, au-dessus duquel on était réformé. Et maintenant, ce calcul s’étant changé en passion, où qu’on le quittât, tant qu’on le surveillait, on le retrouvait chez un marchand de vin. Mais dès qu’il parlait on voyait que, médiocre d’ailleurs d’intelligence, c’était un homme de beaucoup de savoir, d’éducation et de culture. Un autre homme du grand monde, celui-là fort jeune et d’une extrême distinction physique, était entré. Chez lui, à vrai dire, il n’y avait encore aucun stigmate extérieur d’un vice, mais, ce qui était plus troublant, d’intérieurs. Très grand, d’un visage charmant, son élocution décelait une tout autre intelligence que celle de son voisin l’alcoolique, et, sans exagérer, vraiment remarquable. Mais à tout ce qu’il disait était ajoutée une expression qui eût convenu à une phrase différente. Comme si, tout en possédant le trésor complet des expressions du visage humain, il eût vécu dans un autre monde, il mettait à jour ces expressions dans l’ordre qu’il ne fallait pas, il semblait effeuiller au hasard des sourires et des regards sans rapport avec le propos qu’il entendait. J’espère pour lui, si, comme il est certain, il vit encore, qu’il était non la proie d’une maladie durable mais d’une intoxication passagère. Il est probable que si l’on avait demandé leur carte de visite à tous ces hommes on eût été surpris de voir qu’ils appartenaient à une haute classe sociale. Mais quelque vice, et le plus grand de tous, le manque de volonté qui empêche de résister à aucun, les réunissait là, dans des chambres isolées il est vrai, mais chaque soir, me dit-on, de sorte que si leur nom était connu des femmes du monde, celles-ci avaient peu à peu perdu de vue leur visage et n’avaient plus jamais l’occasion de recevoir leur visite. Ils recevaient encore des invitations, mais l’habitude les ramenait au mauvais lieu composite. Ils s’en cachaient peu, du reste, au contraire des petits chasseurs, ouvriers, etc. qui servaient à leur plaisir. Et en dehors de beaucoup de raisons que l’on devine, cela se comprend par celle-ci. Pour un employé d’industrie, pour un domestique, aller là c’était, comme pour une femme qu’on croyait honnête, aller dans une maison de passe. Certains qui avouaient y être allés se défendaient d’y être plus jamais retournés, et Jupien lui-même, mentant pour protéger leur réputation ou éviter des concurrences, affirmait: «Oh! non, il ne vient pas chez moi, il ne voudrait pas y venir.» Pour des hommes du monde, c’est moins grave, d’autant plus que les autres gens du monde qui n’y vont pas ne savent pas ce que c’est et ne s’occupent pas de votre vie.
Dès le début de l’alerte, j’avais quitté la maison de Jupien. Les rues étaient devenues entièrement noires. Parfois seulement, un avion ennemi qui volait assez bas éclairait le point où il voulait jeter une bombe. Je ne retrouvais plus mon chemin, je pensais à ce jour où, allant à la Raspelière, j’avais rencontré, comme un Dieu qui avait fait se cabrer mon cheval, un avion. Je pensais que maintenant la rencontre serait différente et que le Dieu du mal me tuerait. Je pressais le pas pour le fuir comme un voyageur poursuivi par le mascaret, je tournais en cercle autour des places noires d’où je ne pouvais plus sortir. Enfin les flammes d’un incendie m’éclairèrent et je pus retrouver mon chemin cependant que crépitaient sans arrêt les coups de canons. Mais ma pensée s’était détournée vers un autre objet. Je pensais à la maison de Jupien, peut-être réduite en cendres maintenant, car une bombe était tombée tout près de moi comme je venais seulement d’en sortir, cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu prophétiquement écrire «Sodoma» comme avait fait, avec non moins de prescience ou peut-être au début de l’éruption volcanique et de la catastrophe déjà commencée, l’habitant inconnu de Pompéï. Mais qu’importaient sirène et gothas à ceux qui étaient venus chercher leur plaisir. Le cadre social, le cadre de la nature, qui entoure nos amours, nous n’y pensons presque pas. La tempête fait rage sur mer, le bateau tangue de tous côtés, du ciel se précipitent des avalanches tordues par le vent, et tout au plus accordons-nous une seconde d’attention pour parer à la gêne qu’elle nous cause, à ce décor immense où nous sommes si peu de chose, et nous et le corps que nous essayons d’approcher. La sirène annonciatrice des bombes ne troublait pas plus les habitués de Jupien que n’eût fait un iceberg. Bien plus, le danger physique menaçant les délivrait de la crainte dont ils étaient maladivement persécutés depuis longtemps. Or, il est faux de croire que l’échelle des craintes correspond à celle des dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir, et nullement d’un duel sérieux, d’un rat et pas d’un lion. Pendant quelques heures les agents de police ne s’occuperaient que de la vie des habitants, chose si peu importante, et ne risqueraient pas de les déshonorer.
Certains des habitués plus que de retrouver leur liberté morale furent tentés par l’obscurité qui s’était soudain faite dans les rues. Quelques-uns de ces pompéiens, sur qui pleuvait déjà le feu du ciel, descendirent dans les couloirs du métro, noirs comme des catacombes. Ils savaient, en effet, n’y être pas seuls. Or l’obscurité qui baigne toute chose comme un élément nouveau a pour effet, irrésistiblement tentateur pour certaines personnes, de supprimer le premier stade du plaisir et de nous faire entrer de plain pied dans un domaine de caresses où l’on n’accède d’habitude qu’après quelque temps. Que l’objet convoité soit, en effet, une femme ou un homme, même à supposer que l’abord soit simple, et inutiles les marivaudages qui s’éterniseraient dans un salon, du moins en plein jour, le soir même, dans une rue, si faiblement éclairée qu’elle soit, il y a du moins un préambule où les yeux seuls mangent le blé en herbe, où la crainte des passants, de l’être recherché lui-même, empêchent de faire plus que de regarder, de parler. Dans l’obscurité tout ce vieux jeu se trouve aboli, les mains, les lèvres, les corps peuvent entrer en jeu les premiers. Il reste l’excuse de l’obscurité même et des erreurs qu’elle engendre si l’on est mal reçu. Si on l’est bien, cette réponse immédiate du corps qui ne se retire pas, qui se rapproche, nous donne de celle ou celui à qui nous nous adressons silencieusement une idée qu’elle est sans préjugés, pleine de vice, idée qui ajoute un surcroît au bonheur d’avoir pu mordre à même le fruit sans le convoiter des yeux et sans demander de permission. Et cependant l’obscurité persiste. Plongés dans cet élément nouveau, les habitués de Jupien croyaient avoir voyagé, être venus assister à un phénomène naturel, comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûtant au lieu d’un plaisir tout préparé et sédentaire celui d’une rencontre fortuite dans l’inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des bombes, comme dans un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les ténèbres des catacombes. Les peintures pompéiennes de la maison de Jupien convenaient d’ailleurs bien, en ce qu’elles rappelaient la fin de la Révolution française, à l’époque assez semblable au Directoire qui allait commencer. Déjà, anticipant sur la paix, se cachant dans l’obscurité pour ne pas enfreindre trop ouvertement les ordonnances de la police, partout des danses nouvelles s’organisaient, se déchaînaient dans la nuit. A côté de cela, certaines opinions artistiques, moins antigermaniques que pendant les premières années de la guerre, se donnaient cours pour rendre la respiration aux esprits étouffés, mais il fallait pour qu’on les osât présenter un brevet de civisme. Un professeur écrivait un livre remarquable sur Schiller et on en rendait compte dans les journaux. Mais avant de parler de l’auteur du livre on inscrivait comme un permis d’imprimer qu’il avait été à la Marne, à Verdun, qu’il avait eu cinq citations, deux fils tués. Alors on louait la clarté, la profondeur de son ouvrage sur Schiller, qu’on pouvait qualifier de grand pourvu qu’on dît, au lieu de «ce grand Allemand», «ce grand Boche». C’était le même mot d’ordre pour l’article, et aussitôt on le laissait passer.