Elles diront peut-être: Nous aimons simplement une beauté qui n'est pas la vôtre. Pourquoi serait-elle, moins que la vôtre, la beauté.

Qu'elles me laissent dire au moins: combien peu de femmes comprennent l'esthétique dont elles relèvent. Telle vierge de Botticelli, n'était la mode, trouverait ce peintre gauche et sans art.

Acceptez cet éventail avec indulgence. Si quelqu'une des ombres qui s'y sont posées après avoir voltigé dans mon souvenir, jadis, ayant sa part de la vie, vous a fait pleurer, reconnaissez-la sans amertume en considérant que c'est une ombre et que vous n'en souffrirez plus.

J'ai pu les porter innocemment, ces ombres, sur ce frôle papier auquel votre geste donnera des ailes, parce qu'elles sont, pour pouvoir faire du mal, trop irréelles et trop falotes...

Pas plus peut-être qu'au temps où vous les conviiez à venir pendant quelques heures anticiper sur la mort et vivre de la vie vaine des fantômes, dans la joie factice de votre salon, sous les lustres dont les branches s'étaient couvertes de grandes fleurs pâles.

[XIII]

OLIVIAN

Pourquoi vous voit-on chaque soir, Olivian, vous rendre à la Comédie? Vos amis n'ont-ils pas plus d'esprit que Pantalon, Scaramouche ou Pasquarello? et ne serait-il pas plus aimable de souper avec eux? Mais vous pourriez faire mieux. Si le théâtre est la ressource des causeurs dont l'ami est muet ou la maîtresse insipide, la conversation, même exquise, est le plaisir des hommes sans imagination. Ce qu'on n'a pas besoin de montrer aux chandelles à l'homme d'esprit, parce qu'il le voit en causant, on perd son temps à essayer de vous le dire, Olivian. La voix de l'imagination et de l'âme est la seule qui fasse retentir heureusement l'imagination et l'âme tout entière, et un peu du temps que vous avez tué à plaire, si vous l'aviez fait vivre, si vous l'aviez nourri d'une lecture ou d'une songerie, au coin de votre feu l'hiver ou l'été dans votre parc, vous garderiez le riche souvenir d'heures plus profondes et plus pleines. Ayez le courage de prendre la pioche et le râteau. Un jour, vous aurez plaisir à sentir un parfum doux s'élever de votre mémoire, comme d'une brouette jardinière remplie jusqu'aux bords.

Pourquoi voyagez-vous si souvent? Les carrosses de voiture vous emmènent bien lentement où votre rêve vous conduirait si vite. Pour être au bord de la mer, vous n'avez qu'à fermer les yeux. Laissez ceux qui n'ont que les yeux du corps déplacer toute leur suite et s'installer avec elle à Pouzzoles ou à Naples. Vous voulez, dites-vous, y terminer un livre? Où travaillerez-vous mieux qu'à la ville? Entre ses murs, vous pouvez faire passer les plus vastes décors qu'il vous plaira; vous y éviterez plus facilement qu'à Pouzzoles les déjeuners de la princesse de Bergame et vous serez moins souvent tenté de vous promener sans rien faire. Pourquoi surtout vous acharner à vouloir jouir du présent, pleurer de n'y pas réussir? Homme d'imagination, vous ne pouvez jouir que par le regret ou dans l'attente, c'est-à-dire du passé ou de l'avenir.