—Vous avez été moins aimable tout à l'heure, dit-elle.
—Tout à l'heure! dis-je étonné, tout à l'heure, mais je ne vous ai pas vue.
—Comment! Vous ne m'avez pas reconnue? Il est vrai que vous étiez loin; je longeais le lac, vous ôtes passé fièrement en voiture, je vous ai fait bonjour de la main et j'avais bien envie de monter avec vous pour ne pas être en retard.
—Comment, c'était vous! m'écriai-je, et j'ajoutai plusieurs fois avec désolation: Oh! je vous demande bien pardon, bien pardon.
—Comme il a l'air malheureux! Je vous fais mon compliment, Charlotte, dit la maîtresse de la maison. Mais consolez-vous donc puisque vous êtes avec elle maintenant!
J'étais terrassé, tout mon bonheur était détruit.
Eh bien! le plus horrible est que cela ne fut pas comme si cela n'avait pas été. Cette image aimante de celle qui ne m'aimait pas, même après que j'eus reconnu mon erreur, changea pour longtemps encore l'idée que je me faisais d'elle. Je tentai un raccommodement, je l'oubliai moins vite et souvent dans ma peine, pour me consoler en m'efforçant de croire que c'étaient les siennes comme je l'avais senti tout d'abord, je fermais les yeux pour revoir ses petites mains qui me disaient bonjour, qui auraient si bien essuyé mes yeux, si bien rafraîchi mon front, ses petites mains gantées qu'elle tendait doucement au bord du lac comme de frêles symboles de paix, d'amour et de réconciliation pendant que ses yeux tristes et interrogateurs semblaient demander que je la prisse avec moi.
[XV]
Comme un ciel sanglant avertit le passant: là il y a un incendie; certes, souvent certains regards embrasés dénoncent des passions qu'ils servent seulement à réfléchir. Ce sont les flammes sur le miroir. Mais parfois aussi des personnes indifférentes et gaies ont des yeux vastes et sombres ainsi que des chagrins, comme si un filtre était tendu entre leur âme et leurs yeux et si elles avaient pour ainsi dire «passé» tout le contenu vivant de leur âme dans leurs yeux. Désormais, échauffée seulement par la ferveur de leur égoïsme,—cette sympathique ferveur de l'égoïsme qui attire autant les autres que l'incendiaire passion les éloigne,—leur âme desséchée ne sera plus que le palais factice des intrigues. Mais leurs yeux sans cesse enflammés d'amour et qu'une rosée de langueur arrosera, lustrera, fera flotter, noiera sans pouvoir les éteindre, étonneront l'univers par leur tragique flamboiement. Sphères jumelles désormais indépendantes de leur âme, sphères d'amour, ardents satellites d'un monde à jamais refroidi, elles continueront jusqu'à leur mort de jeter un éclat insolite et décevant, faux prophètes, parjures aussi qui promettent un amour que leur cœur ne tiendra pas.