LA PETITE FEMME DE BARBE-BLEUE
—Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.
Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un arbre fourchu, avait été l’île de Robinson. Une pomme d’arrosoir avait servi de conque guerrière pour l’attaque des sauvages. Des herbes à tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le sable des allées, à force d’y faire passer des armées, avec des bâtons de parade. Maintenant, ils venaient de donner l’assaut à un tertre herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d’une glorieuse lumière.
Ils s’établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent les lointaines brumes cramoisies de l’automne.
—Si j’étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s’il y avait une grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans le sable.
Elle réfléchit et demanda:
—Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir?
—Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.
—Je n’aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de vrai.
—Pour de vrai?