Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane lui ordonnait de venir.

Et la même nuit Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et s’en alla seule par les routes. Or le vieux vendeur de ballades avait disparu, et sa feuille s’était envolée si loin que Lilly ne put la trouver; de sorte qu’elle ne savait ni ce qu’était la reine Mandosiane, ni où elle devait la chercher.

Et personne ne put lui répondre, bien qu’elle demandât sur son chemin aux vieux laboureurs, qui la regardaient encore de loin, en s’abritant les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les haies. Les uns disaient: «Il n’y a plus de reines»; les autres: «Nous n’avons pas ça par ici; c’est dans les vieux temps»; les autres: «Est-ce le nom d’un joli garçon?» Et d’autres mauvais conduisirent Lilly devant une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit, s’ouvrent et s’éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y séjournait, vêtue d’une chemise rouge et servie par des femmes nues.

Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de vert, non de rouge, et qu’il lui faudrait passer sur un chemin de trois couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant elle marcha bien longtemps. Certes, elle passa l’été de sa vie, trottant par la poussière blanche, pataugeant par l’épaisse boue des ornières, accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où s’entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.

Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal bleu. Et le canal fléchissait avec la route, et entre les deux un talus vert suivait leurs contours. Des bouquets d’arbrisseaux croissaient de part et d’autre; et aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on ne voyait que des marécages et l’ombre verdoyante. Parmi les taches des marais s’élevaient de petites huttes coniques et la longue route s’enfonçait directement dans les nuages sanglants du ciel.

Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut lui demander s’il avait vu la reine; mais s’aperçut avec terreur qu’elle avait oublié le nom. Lors elle s’écria, et pleura, et tâta sa jarretière, en vain. Et elle s’écria plus fort, voyant qu’elle marchait sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d’un canal bleu, et d’un talus vert. De nouveau elle toucha les trois nœuds qu’elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu’elle souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la route jaune une pauvre herbe, qu’il lui mit dans la main.

—La mandosiane guérit, dit-il.

Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.

Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route. Et le voyage de retour fut plus lent que l’autre, car Lilly était lasse. Il lui parut qu’elle marchait depuis des années. Mais elle était joyeuse, sachant qu’elle guérirait la pauvre Nan.

Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle arriva dans le Devon, tenant l’herbe entre sa cotte et sa chemise. Et d’abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les bestiaux étaient changés. Et dans la grand’salle de la ferme, elle vit une vieille femme entourée d’enfants. Courant, elle demanda Nan. La vieille, surprise, considéra Lilly et dit: