Le souper qu'elle nous servit dans des plats d'argile et des coupes de verre obscur fut de pain en couronnes, avec des figues et du poisson salé; il n'y eut d'autre viande que des sauterelles confites; quant au vin, il était rose et pâle, apparemment mêlé d'eau, et d'une saveur exquise. Elle mangea avec nous, mais ne toucha ni au poisson, ni aux sauterelles. Et tant que je fus dans cette coupole, je ne la vis pas mettre dans sa bouche de la chair; elle se contentait d'un peu de pain et de fruits conservés. La raison de cette abstinence est sans doute dans un dégoût que Ton comprendra facilement par ce récit; et peut-être que les parfums parmi lesquels cette femme vivait, lui ôtaient le besoin de la nourriture et l'apaisaient de leurs particules subtiles.

Elle nous interrogea peu, et nous osions à peine lui parler; car ses mœurs paraissaient étranges. Après le souper, nous nous étendîmes sur nos lits; elle nous laissa une lampe et en prépara une autre plus petite pour elle-même; puis elle nous quitta, et je vis qu'elle entrait au-dessous du sol par une ouverture située à l'extrémité opposée de la coupole. Ophélion semblait peu désireux de répondre à mes conjectures, et je m'endormis jusqu'au milieu de la nuit d'un sommeil inquiet.

Je fus réveillé par le son de la lampe qui crépitait, parce que la mèche avait brûlé jusqu'à l'huile, et je ne vis plus mon frère Ophélion auprès de moi. Je me levai et je l'appelai à voix basse; mais il n'était plus dans la coupole. Alors je sortis dans la nuit, et il me sembla que j'entendais sous terre des lamentations et des cris de pleureuses. Ce son d'écho mourut rapidement: je fis le tour des coupoles sans rien découvrir. Mais il y avait une sorte de frémissement, comme d'un travail dans le sol, et au loin l'appel triste du chien sauvage.

Je m'approchai d'un des orifices d'où jaillissaient les rayons rouges, et je parvins à monter sur une des coupoles, pour regarder à l'intérieur. Je compris alors l'étrangeté de la contrée et de la cité des coupoles. Car l'endroit que je voyais, éclairé à torchères, était jonché de morts; et parmi des pleureuses, d'autres femmes s'empressaient avec des vases et des instruments. Je les voyais fendre sur le côté des ventres frais et tirer les boyaux jaunes, bruns, verts et bleus, qu'elles plongeaient dans des amphores, enfoncer par le nez des figures un crochet d'argent, briser les os délicats de la racine et ramener la cervelle avec des spatules, laver les corps avec des eaux teintes, les frotter de parfums de Rhodes, de myrrhe et de cinnamome, tresser les cheveux, gommer les cils et les sourcils de couleur, peindre les dents et durcir les lèvres, polir les ongles des mains et des pieds et les entourer d'une ligne d'or. Puis, le ventre étant plat, le nombril creux, au centre de rides circulaires, elles allongeaient les doigts des morts, blancs et plisses, leur cerclaient aux poignets et aux chevilles des anneaux d'électron, et les roulaient patiemment dans de longues bandelettes de lin.

Toutes ces coupoles étaient apparemment une cité d'embaumeuses, où on apportait les morts des villes environnantes. Et dans certaines des habitations le travail s'accomplissait au-dessus, mais dans d'autres au-dessous du sol. La vue d'un corps qui gardait les lèvres serrées, entre lesquelles on passait un brin de myrte, ainsi que les femmes qui ne peuvent pas sourire et veulent s'accoutumer à montrer leurs dents, me fit horreur.

Je résolus, aussitôt le jour venu, de fuir, avec Ophélion, la cité des embaumeuses. Et, en rentrant sous notre coupole, je replaçai une mèche dans la lampe, et je l'allumai au foyer, sous la voûte: mais Ophélion n'était pas revenu. J'allai au fond de la salle, et j'éclairai l'ouverture de l'escalier souterrain; et d'en bas j'entendis un bruit de baisers. Alors je souris en songeant que mon frère passait une nuit amoureuse avec une manieuse de cadavres. Mais je ne sus que penser en voyant entrer sous la coupole, par une ouverture qui donnait sans doute dans un couloir pratiqué à l'intérieur de la muraille de ciment, la femme qui nous recevait. Elle se dirigea vers l'escalier, et écouta, ainsi que je l'avais fait. Puis elle se tourna de mon côté et sa figure me fit peur. Ses sourcils se touchèrent, et elle parut rentrer dans le mur.

Je retombai dans un profond sommeil. Au matin, Ophélion était couché sur le lit voisin du mien. Il avait la figure couleur de cendre. Je le secouai, et le pressai de partir. Il me regarda sans me reconnaître. La femme rentra, et comme je l'interrogeais, elle parla d'un vent pestilentiel qui avait soufflé sur mon frère.

Tout le jour, il se retourna sur les côtés, agité par la fièvre, et la femme le regardait avec des yeux fixes. Vers le soir, il remua ses lèvres et mourut. J'embrassai ses genoux en gémissant, et je pleurai jusqu'à deux heures après le milieu de la nuit. Puis mon âme s'envola avec les songes. La douleur d'avoir perdu Ophélion me troubla et me fit réveiller. Son corps n'était plus auprès de moi et la femme avait disparu.

Alors je poussai des cris, et je parcourus la salle: mais je ne pus trouver l'escalier. Je sortis de la coupole et montant vers le rayon rouge, j'appliquai mes yeux à l'ouverture. Or voici ce que je vis:

Le corps de mon frère Ophélion était étendu parmi des vases et des jarres; et on avait retiré sa cervelle avec le crochet et les spatules d'argent, et son ventre était ouvert.