[LA MACHINE A PARLER]
A Jules Renard.
L'homme qui entra, tenant un journal à la main, avait les traits mobiles et le regard fixe; je me souviens qu'il était pâle et ridé, que je ne le vis pas une fois sourire, et que sa manière de poser un doigt sur sa bouche était pleine de mystère. Mais ce qui arrêtait d'abord l'attention, c'était le son étouffé et précipité de sa voix. Lorsque sa parole était lente et basse, on entendait les tons graves de cette voix, avec de soudains silences de vibrations, comme s'il y avait des harmoniques lointaines frissonnant à l'unisson; mais presque toujours les mots se pressaient sur ses lèvres, et jaillissaient sourds, entrecoupés, discordants, semblables à des bruits de fêlure. Il paraissait y avoir en lui sans cesse des cordes qui cassaient. Et de cette voix toutes les intonations avaient disparu; on n'y sentait pas de nuances comme si elle eût été prodigieusement vieille et usée.
Cependant le visiteur que jamais je n'avais vu, s'avança et dit: «Vous avez écrit ces lignes, n'est-il pas vrai?»
Et il lut: «La voix qui est le signe aérien de la pensée, par là de l'âme, qui instruit, prêche, exhorte, prie, loue, aime, par qui se manifeste l'être dans la vie, presque palpable pour les aveugles, impossible à décrire parce qu'elle est trop ondoyante, et diverse, trop vivante justement et incarnée en trop de formes sonores, la voix que Théophile Gautier renonçait à dire dans des mots parce qu'elle n'est ni douce, ni sèche, ni chaude, ni froide, ni incolore, ni colorée, mais quelque chose de tout cela dans un autre domaine, cette voix qu'on ne peut pas toucher, qu'on ne peut pas voir, la plus immatérielle des choses terrestres, celle qui ressemble le plus à un esprit, la science la pique au passage avec un stylet et l'enfouit dans des petits trous sur un cylindre qui tourne.»
Lorsqu'il eut achevé, sa parole tumultueuse n'apportant à mes oreilles qu'un son emmitouflé, cet homme dansa sur une jambe, puis sur l'autre, et sans ouvrir les lèvres eut un ricanement sec qui craqua.
—La science—dit-il—la voix.... Plus loin encore vous avez écrit: «Un grand poète a enseigné que la parole ne pouvait se perdre, étant du mouvement, qu'elle était puissante et créatrice, et que peut-être, aux limites du monde, ses vibrations faisaient naître d'autres univers, des étoiles aqueuses ou volcaniques, de nouveaux soleils en combustion.» Et nous savons tous deux, n'est-ce pas, que Platon avait prédit, bien avant Poë, la puissance de la parole: Οὐχ ἁπλῶς ὴ ἀέρος ἔστιν ἡ φωνὴ. «La voix n'est pas qu'un frappement sur l'air: car le doigt, en s'agitant, peut frapper l'air et ne pourra jamais faire de la voix.» Et nous savons aussi qu'un jour du mois de décembre 1890, le jour anniversaire de la mort de Robert Browning, on entendit sortir à Edison-House du cercueil d'un phonographe la voix vivante du poète, et que les ondes sonores de l'air peuvent ressusciter à tout jamais.
«Vous êtes des savants et des poètes; vous savez imaginer, conserver, ressusciter même: la création vous est inconnue.»
Je regardai l'homme avec pitié. Une ride profonde traversait son front de la pointe des cheveux à la racine du nez. La folie semblait hérisser ses poils et illuminer les globes de ses yeux. L'aspect du visage était triomphant, comme chez ceux qui se croient empereur, pape ou Dieu, et méprisent les ignorants de leur grandeur.