A l'extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d'or étincelant. Un cri s'éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la Mer; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l'air, parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n'y avait plus d'écho.
Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au delà des levées de sable, les Compagnons montèrent péniblement; le sol fuyait sous nos pas.
Et de l'autre côté, nous eûmes une étrange surprise; car le rempart de sable était le contrefort des murailles d'une cité, où de gigantesques escaliers descendaient de la route de garde.
Pas un bruit vital ne s'élevait du cœur de cette ville immense. Nos pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et le son s'éteignait. La cité n'était pas morte, car les rues étaient pleines de chars, d'hommes et d'animaux: des boulangers pâles, portant des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des poitrines rouges de bœufs, des briquetiers courbés sur les chariots plats où les rangées de briques scintillantes s'entre-croisaient, des marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons, haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées d'étoffes à fleurs de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures étaient immobiles, comme dans la galerie d'un statuaire qui pétrit des statues de cire; leur mouvement était le geste intense de la vie, brusquement arrêtée; ils se distinguaient seulement des vivants par cette immobilité et par leur couleur.
Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement rouges, la chair injectée; et ceux qui avaient été pâles étaient devenus livides, le sang ayant fui vers le cœur; et ceux dont le visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe d'ébène; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s'étaient jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron; en sorte que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compagnons de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d'une réunion de peuples morts.
Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la manière des aliénés; nous pensions qu'un de ces hommes qui avaient été en chair peut-être nous répondrait; nous pensions que cette agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres; nous pensions nous délivrer de la malédiction du silence. Mais les grandes portes abandonnées bâillaient sur notre route; les fenêtres étaient comme des yeux fermés; les tourelles de guetteurs sur les toits s'allongeaient indolemment vers le ciel. L'air semblait avoir un poids de chose corporelle; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre les pilastres, les mouches, immobiles et suspendues, paraissaient des bêtes varicolores emprisonnées dans un bloc de cristal.
Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une profonde lassitude. L'horreur du silence nous enveloppa. Nous qui cherchions dans la vie active l'oubli de nos crimes, nous qui buvions l'eau du Léthé, teinte par les poisons narcotiques et le sang, nous qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des liens invincibles.
Or, le silence qui s'emparait de nous rendit les Compagnons de la Mer délirants. Et parmi les peuples aux quatre couleurs qui nous regardaient fixement, immobiles, ils choisirent dans leur fuite effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine; ceux d'Asie étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire impure; et ceux d'Afrique saisirent les hommes noirs, et devinrent sombres comme l'ébène; et ceux du pays situé par delà l'Atlantide embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d'acajou; et ceux de la terre d'Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et leur visage devint couleur de cire vierge.
Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n'ai pas de patrie, ni de souvenirs qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma pensée veille, je m'élançai terrifié loin des Compagnons de la Mer, hors de la cité dormante; et malgré le sommeil et l'affreuse lassitude qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable doré, l'Océan vert qui s'agite éternellement et secoue son écume.
[1] Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à couverture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors inexploré.