Soudain il se fit un grand tumulte dans la salle. Une armée de nouveaux venus avait envahi l'entrée. Ils étaient accoutrés de la façon la plus étrange et paraissaient monter de la foire du boulevard Rochechouart. En tête marchait un pitre coiffé d'un gibus trop bas; sa face colorée était complètement glabre et sa bouche mince descendait aux coins vers le pli des joues. Il portait un long habit jaune tacheté en léopard dont les boutons étaient une multitude de petits miroirs. Puis venaient confusément des clowns bleus et rouges; des pierrots blancs aux yeux noircis sous la farine; des lutteurs avec des maillots lâches, un caleçon de peau, des bras tatoués et des bracelets de fourrure aux poignets et aux chevilles; des ballerines dont les jupes de gaze étaient semées de découpures noir et or; des arlequins moulés dans un collant fait de losanges multicolores, à ceinture de cuir, à souliers ouverts; ils avaient des membres nerveux, cinglaient l'air d'une batte, et, sous leur bicorne, un loup d'étoffe, par les trous duquel leurs yeux pétillaient, rendait leur figure railleuse; des crieurs de boniment, à houppelande bariolée; des banquistes et des joueurs de gobelet, des montreurs d'entre-sort, des faiseurs de poids, des équilibristes et des jongleurs, des nains et des naines, des vendeurs de secrets, des arracheurs de dents, des jocrisses et des paillasses. Et parmi cette foule il y avait une drôle de petite créature qui pouvait être âgée de vingt-cinq ou de soixante ans, qui tortillait son buste développé sur une paire de jambes trop courtes, et se dandinait comme un oison.
Enfin une troupe de femmes turques, blondes et brunes, s'était ruée sur le parquet de danse; elles agitaient leurs larges pantalons de satin, les faisaient bouffer, levaient leurs bras, un peu jaunes, secouaient leurs vestes courtes, les doigts passés dans leurs grandes ceintures, et entre-choquaient toutes les piécettes sonnantes et les oripeaux de leurs cheveux.
L'une, habillée tout de rouge, avec des sequins dorés sur le front, avait des cheveux noirs en frisons; elle était souple et se mit tout de suite à danser, la tête penchée. Elle souriait aux avances, pliait effrontément les mains, levait la jambe en chahuteuse, haussait les épaules pour une Carmen qui faisait le grand écart à un bout de la salle, donnait, sur les bras de ceux qui ne prenaient pas garde aux figures du quadrille, des coups secs avec le revers de la main, parlait en zézayant, le nez retroussé au vent, et quêtant les regards du pitre couvert de petits miroirs.
Et, de l'autre côté, casquée de ses cheveux, avec ses grands yeux calmes, son nez en lame mince, son profil impérial, ses mouvements sobres, la danseuse fière continuait le quadrille. Le pitre la vit aussitôt, louvoya vers elle et, lui faisant face, lança d'extraordinaires coups de pied, tandis que ses bras s'écartaient et s'abaissaient comme des ailes de moulin.
Elle le regardait avec beaucoup de sang-froid, tandis que la petite Orientale rouge lui jetait des œillades furieuses. Finalement, comme la musique du quadrille cessait, le pitre empoigna la danseuse blême par la taille et la porta dans le fond de la salle, où sous une sorte de voûte, on servait des consommations à des tables de bois. Elle ne cria pas, elle ne fit pas d'effort pour se dégager: mais elle fouettait rapidement de ses doigts la figure du pitre qui grimaçait.
Elle se laissa asseoir sur un banc sans mot dire, trempa ses lèvres dans un verre de punch, et regarda fixement dans le vague un point mystérieux, au-dessus de la tête du pitre qui étalait ses manches, faisait claquer son chapeau à ressort, clignait des yeux et étincelait de toutes ses glaces.
Cependant la brune, avec sa veste et son pantalon rouges, s'était enfuie vers l'entrée, secouée par de grands sanglots. Elle ne cessait de dire: «Je veux m'en aller, je veux m'en aller!» Puis elle s'affaissa sur une chaise, devant une petite table peinte: ses larmes traçaient des ruisseaux noirs dans la poudre de riz qui couvrait sa figure et elle déchirait son mouchoir avec ses dents.
J'étais là, et j'essayai de lui parler pour la consoler. Mais elle me repoussa des deux bras et continua de sangloter; ses épaules remontaient par saccades, à cause des hoquets, et elle s'enfonçait la figure entre les mains. Enfin, parmi ses pleurs, elle me dit qu'elle aimait ce pitre à la folie—mais que sa conduite prouvait bien qu'il était un ingrat; puis elle se mit en colère, et cria des injures; puis elle pleura de nouveau; et elle remuait toujours la tête en disant: «Je veux m'en aller, je veux m'en aller!»
Enfin, elle vida son cœur, et voici ce qu'elle dit: «J'ai assez de ton Paris qui mange, qui dévore, qui vomit tout; les maisons sont remplies de femmes qui meurent et d'hommes qui les exploitent; tous les hôtels sont de terribles repaires; tous les cafés sont des antres où quelque bête vous guette. Quand on s'amuse, on a du bois peint ou du gaz sur la tête; quand on rit, on éclabousse sa poudre et on fait craquer sa peinture; quand on pleure, on n'a pas d'endroit où on puisse poser sa tête sans entendre un ricanement. Si vous êtes malade, vous trouvez l'hôpital avec ses lits blancs qui ont déjà l'air de linceuls. Vous êtes salie avant d'avoir aimé; et si vous aimez, une autre vous trahit. Les rues sont pleines d'affamés de pain et d'amour. On vole partout, ici. On vole dans votre poche et on vole dans votre cœur. Personne n'a rien d'assuré; rien n'est solide, même pas les vêtements (elle mettait son costume en lambeaux). Personne n'a pitié de vous; ni les hommes qui rient, ni les femmes qui vous en veulent, ni les terribles enfants, plus cruels que tous. J'ai vu une femme, par une nuit d'hiver, sous une porte cochère, avec une troupe de jeunes gens qui la raillaient, et la malheureuse pleurait, pleurait. On n'a pas le temps d'avoir pitié. A peine si on a le temps de faire pitié. On passe du salon d'un café au trottoir de la devanture, et puis au tas que les balayeurs enlèvent le matin. C'est très vite fait: trois ans, quatre, ans—à la hotte, tout ça!
«Je veux m'en aller. Je retournerai chez nous, à la campagne.»