—Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue; je voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta peau; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve.
La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames métalliques du masque royal. Cependant le roi défit impatiemment les crochets d'or; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur.
L'instant d'après elle s'enfuyait parmi l'ombre du bois en serrant contre son sein sa quenouille emmaillotée de chanvre.
Le cri de la jeune fille retentit douloureusement au cœur du roi. Il courut sur la berge, se pencha vers l'eau du fleuve, et de ses propres lèvres jaillit un gémissement rauque. Au moment où le soleil disparaissait derrière les collines brunes et bleues de l'horizon, il venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles, avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux.
La lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres. On entendait parfois un battement d'ailes mouillées au milieu des roseaux. Une traînée de brume flottait au fil du fleuve. Le miroitement de l'eau se prolongeait à une grande distance et se perdait dans la profondeur bleuâtre. Des oiseaux à tête écarlate froissaient le courant par des cercles qui se dissipaient lentement.
Et le roi, debout, gardait les bras écartés de son corps, comme s'il avait le dégoût de se toucher.
Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en rêve, il se dirigea vers son palais.
Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les gardes sortirent en tumulte avec leurs torches. Ils éclairèrent sa face d'or; et le roi avait le cœur étreint d'angoisse, pensant que les gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il traversa la cour baignée de lune; et sept fois il eut le cœur étreint de la même angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à son masque d'or.
Cependant la peine croissait en lui avec la rage, comme une plante noire enroulée d'une plante fauve. Et les fruits sombres et troubles de la peine et de la rage vinrent sur ses lèvres, et il en goûta le suc amer.