L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu d'une haute étagère.

«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée sarrasine.

«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur de si près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué son père, et s'évanouit.»

De même que les pauvres des Contes de Gascogne, le Lépreux a une extraordinaire lourdeur:

«Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à ramer.»

La gradation des demandes du misérable est triple, ainsi que dans le folklore: J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid! Et il y a comme un vague souvenir de la cruauté du Loup dans le Petit Chaperon rouge, sous l'insistance du Lépreux: «Viens près de moi... Déshabille-toi... Réchauffe-moi; pas avec tes mains—non—toute ta personne.»


Ainsi Gustave Flaubert a réussi à fondre et à unir dans un miraculeux émail littéraire tout l'appareil de la chevalerie avec le plus simple des contes pieux du peuple. Et parmi cette éblouissante fusion, nous voyons se dessiner les attitudes d'un Julien cruellement passionné, dont l'âme est tout près de la nôtre. C'est ainsi que les nobles poètes de l'âge d'Élisabeth créaient avec les ballades des pauvres gens de la campagne les héros que nous admirons dans leurs drames. Une des gloires de Flaubert sera d'avoir senti si vivement que la grande force de création vient de l'imagination obscure des peuples et que les chefs-d'œuvre naissent de la collaboration d'un génie avec une descendance d'anonymes.