—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.

—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.


Et le lendemain, quand Jeanie s'en alla, elle avait à chaque doigt de sa main gauche un anneau d'alliance. Son amoureux était bien loin; mais elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d'or.

LA PRÉDESTINÉE

Sitôt qu'elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d'aller tous les matins devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée». Puis elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L'image semblait venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L'autre Ilsée, plus pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à la bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle. Son sourire matinal était une aube blême encore teinte de l'horreur nocturne.

Cependant Ilsée l'aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour, pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener aujourd'hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t'en». Ilsée se détournait, et l'autre Ilsée, mélancolique, s'enfuyait vers l'ombre lumineuse.

Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi. Habille-toi avec moi.» L'autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers Ilsée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu'Ilsée.

Quelquefois Ilsée s'irritait, comme une enfant, contre la dame muette, qui s'irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle. Veux-tu me répondre, veux-tu m'embrasser!» Elle frappait le miroir de la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l'autre Ilsée.

Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la retrouver, elle sautait de son lit, pour l'embrasser, en lui murmurant: «Bonjour ma petite Ilsée».