—Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir, et mangez-vous par l'argent que vous payent les enfants pour vos lampes?
—Oui, dit-elle, simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n'en veulent plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je sais bien que je ne pourrai en trouver d'autres. Et quand elles seront vendues, nous demeurerons dans l'obscurité de la pluie.
—Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison; et comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres mouillées?
—La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s'enfermer. Les enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s'enferment. Ils s'enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur montrer leur image dans le miroir.
Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.
—Hélas! dis-je, petite vendeuse, c'est une triste lumière, et les images des miroirs doivent être de tristes images.
—Elles ne sont point si tristes, dit l'enfant vêtue de noir en secouant la tête, tant qu'elles ne grandissent pas. Mais les petites lampes que je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme si elles s'affligeaient de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes s'éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir et se désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l'instant où ils vont grandir. Voilà pourquoi ils s'enfuient en gémissant dans la nuit. Mais il ne m'est permis de vendre à chaque enfant qu'une seule lampe. S'ils essaient d'en acheter une seconde, elle s'éteint dans leurs mains.
Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus prendre une de ses lampes.
—Oh! il n'y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l'âge où mes lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les enfants. N'avez-vous point chez vous une lampe de grande personne?
—Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce morne temps ignoré, il n'est plus que vos lampes d'enfants qui brûlent. Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir.