II

Tandis que le train m'emportait assez lentement vers Dorking, je cherchais le mot caractéristique dans l'œuvre de George Meredith et la tendance générale de ses livres. Et je me rappelai ce cri à la fin des cinquante sonnets qui composent le poème de l'Amour moderne:

More brain, o Lord, more brain!

La femme n'a pas assez de cerveau. Elle ne peut pas comprendre l'homme. Il faut qu'elle se hausse jusqu'à son intellectualisme. Les cordes de la lyre sur laquelle jouait l'Amour ne rendent plus qu'un son discordant.

Concevons une nouvelle corde «ajoutée dans la pensée»: alors, l'harmonie sera rétablie, et l'amour pénétrera dans l'intelligence; deviendra, en vérité, un bien commun à la femme et à l'homme. Mais «le sens des femmes est encore tout mêle de leurs sens». Que la femme augmente son cerveau pour comprendre l'homme; que l'homme augmente son cerveau pour comprendre la Nature. «Je joue pour des saisons, non des éternités, dit la nature, souriant sur son chemin... Vers sa rose mourante elle laisse tomber un regard de tendresse et passe, à peine une lueur de souvenir dans la prunelle... Car elle connaît très profondément les lois de la croissance, elle dont les mains portent ici un sac de graines, là une urne... Cette leçon de notre seule amie visible, ne pouvons-nous pas l'apprendre à nos cœurs insensés?» Mais «nous ne nous nourrissons pas des heures qui s'avancent et nos cœurs désirent les jours enterrés». Nous résistons à la Nature parce que nous ne la comprenons pas assez. More brain, o Lord, more brain! L'activité exaltée du cerveau fera cesser l'éternel conflit, l'incompréhension entre l'homme et la femme, entre les sociétés factices et les passions de la nature.


III

Et l'homme que j'allais voir a exalté son activité cérébrale au delà de toutes les limites humaines.

Près de Dorking, au pied de la colline de Box-Hill, en face des prairies blondissantes de Surrey, semées d'arbres trapus, mamelonnés, d'un doux vert d'émeraude, entre des ormes et des frênes, la maison de George Meredith est nichée contre la pente fertile du sol. Plus haut, sur le versant de la colline, après des massifs de bleuets et de coquelicots, un cottage de bois, à deux pièces seulement. C'est là que M. Meredith travaille. Jadis, il y couchait. Il s'y enferme depuis dix heures du matin jusqu'à six heures du soir. Il interdit, sous peine de son plus sévère déplaisir, qu'on le dérange pendant cette période de la journée. Même son fidèle Cole, son domestique, «le meilleur de l'Angleterre,» qui le sert depuis quatorze ans, n'oserait affronter forage. S'il y a urgence, on communique de la maison avec M. Meredith par une sonnerie électrique et un appareil téléphonique.

Je fus d'abord frappé du résultat d'une telle surchauffe cérébrale, quand je vis s'avancer M. Meredith, qui venait de quitter la page commencée. M. Meredith est de haute taille; les cheveux et la barbe sont gris; la figure droite, belle, imposante, les yeux d'un bleu profond; mais ces yeux, pendant les premières minutes où il me parla, étaient littéralement ivres de pensée.