Alcibiade eut toujours infiniment de goût pour les courtisanes. Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux filles qui appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance dont Alcibiade était la cause. Il avait fait enlever une courtisane de Mégare, nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas longtemps. Au contraire la Sicilienne Timandre, mère de Laïs, ne le quitta plus, dès qu'il l'eut aimée. Une note très brève nous apprend qu'Alcibiade emmenait toujours avec lui Timandre et Théodota. Elles acceptèrent; comme Plangôn et Bacchis, un amour en commun. L'Athénienne et la Sicilienne sacrifièrent toute jalousie à leur amant. Mais la fin de leur histoire fut plus tragique que celle de la Milésienne et de la fille de Samos. Après la prise d'Athènes par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement des Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison du petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre Timandre et Théodota. Cependant Lysandre obtint de Pharnabase, satrape de Phrygie, la promesse qu'il ferait tuer Alcibiade. Une nuit, des soldats barbares cernèrent la maison. Alcibiade rêvait, dans les bras de Timandre, qu'elle venait de lui passer une robe de femme, et qu'elle le coiffait et le fardait. Puis une odeur de fumée Acre l'éveilla. Les barbares avaient mis le feu aux quatre coins des murs. Alcibiade, à moitié nu, roula son manteau autour de son bras gauche, et se rua au milieu des assaillants, l'épée au poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent à coups de flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un linceul et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue cette action à Timandre; Athénée à Théodota; c'est la preuve qu'elles l'accomplirent toutes deux. Elles restèrent unies pour honorer leur amant mort. Il était dangereux de donner la sépulture à ceux qui étaient tués par ordre politique. Ces deux simples filles bravèrent le danger. On s'imagine volontiers qu'après de longues années d'amour le jeune homme de Kolophôn fut couché dans son sarcophage entre les corps aimés de sa chère Bacchis et de sa chère Plangôn. Il n'y eut rien pour interrompre leur félicité jusqu'au jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas le sort d'Alcibiade. Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul dans sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre et Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait encore, au temps d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, leur œuvre de pieux dévouement et d'amour sans jalousie.

Or cette Théodota, dont le dévouement passa la mort d'Alcibiade, n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. Athénée dit que la forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, qui l'avait vue, ne la décrit point, mais assure que sa beauté excédait toute expression, et que les peintres venaient la supplier de leur servir de modèle. C'est ainsi que la curiosité de Socrate fut excitée. Il voulut la voir. Il la trouva qui posait justement devant un peintre. Sa mère était assise près d'elle, fort convenablement habillée par ses soins, et il y avait de jolies servantes dans la chambre. La pauvre fille répondit à Socrate avec beaucoup de simplicité. Il lui demanda si elle avait des champs, des revenus, ou des ouvrières. Théodota, surprise, dit que non. Alors Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait son train de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement Théodota, «qui veut bien être gentil, voilà comment je vis.» Aussitôt Socrate lui démontra qu'il ne fallait point attendre qu'un ami vînt«au vol, comme une mouche», mais que son artifice devait s'appliquer à chasser les amis, à les faire tomber dans ses filets, à se refuser pour se faire désirer, à leur donner faim pour qu'ils eussent envie d'elle. «Quels artifices,»disait Théodota, «quelle chasse, quels filets, quelle faim?» Elle ne comprenait rien à toutes ces subtilités. Elle crut que Socrate lui proposait de lui aider à trouver des amis. Elle l'en pria ingénument. Elle ne voyait pas qu'elle servait au philosophe de texte à apologue. «Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui dit-elle.—«Si tu me le persuades,» répondit Socrate.—«Mais comment faire?»—«Cherche, et tu trouveras.» Théodota réfléchit. Elle ne put imaginer d'autre réponse que celle dont elle avait une grande expérience. «Il faut venir souvent me voir,» lui dit-elle.—«Ah!» répondit Socrate, «c'est que je ne suis pas très libre; j'ai mes occupations, et puis les affaires publiques; et puis j'ai des amies, moi aussi, qui ne me permettent de les quitter ni le jour, ni la nuit, parce que je leur apprends des philtres et des incantations.» Ici la bonne fille eut l'idée, à sa manière, de la science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle, «que tu connais ces choses, Socrate?»—«Mais comment donc penses-tu que je m'y prendrais pour garder mon ami Apollodore ou Antisthène, ou pour faire venir de Thèbes Cébès et Simmias? Sois sure que je n'y parviens pas sans beaucoup de philtres et d'incantations et de torcols magiques.»— «Alors, prête-moi ton torcol magique pour que je t'attire.»—«Non, je ne veux pas être attiré, je veux que tu viennes me trouver.»—«Mais je viendrai bien,»dit la simple Théodota: «seulement me recevras-tu?»—«Je te recevrai,» dit Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie plus chère.»

La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut assurément que Socrate avait chez lui une courtisane plus jolie qu'elle. Elle ne sut point que Socrate parlait de son âme. Et le railleur impitoyable n'essaya pas de la détromper. Quelquefois Socrate s'amusait à faire jaillir l'idée divine qu'il croyait innée aux plus ignorants. On voit dans le Ménon comment il prétendait avoir fait démontrer à un esclave qui ne savait rien le théorème du carré de l'hypoténuse. Mais il quitta la courtisane sans lui avoir révélé l'idée de l'amour. Peut-être il vit que c'était inutile. Théodota la connaissait par instinct bien mieux que Socrate par dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice pour rester fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités du moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement dans un linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient point appris davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier son beau collier d'or à une rivale pour que le jeune homme de Kolophôn ne mourut pas de douleur. Car Bacchis et Plangôn durent être semblables à Théodota. Élevées grossièrement, n'ayant pas l'esprit plus raffiné que cette simple fille, elles furent bonnes comme elle, et comprirent l'amour de même. Elles sont plus touchantes dans cette innocence que la savante politicienne Aspasie.

[1] Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des Iambes, qui vivait au commencement du VIIe siècle—ou on doit comprendre que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un ancien distique.


[V]

SAINT JULIEN L'HOSPITALIER

On ne connaît ni le pays de Julien ni le temps où il vivait. Jacques de Voragine fixe sa fête au 27 janvier, tandis que d'ordinaire on la célèbre le 20; mais en Italie, en Sicile et en Belgique, elle tombe le 12 février, près de Barcelone, le 28 août.

Ferrarius, dans le catalogue des saints d'Italie, affirme qu'on honore saint Julien dans le diocèse d'Aquilée, en Istrie; Domeneccus, dans l'Histoire des saints de Catalogne, cite la vénération qu'on a pour lui au bourg de Del Fou, qui fait partie du diocèse de Barcelone; en Belgique, les hôpitaux étaient placés sous son invocation, et on l'adorait pareillement à la bonne Landgraefin sainte Élisabeth; enfin on a imaginé qu'il aurait pu vivre chez les Carnes, en Vénétie, parce que les fleuves y sont tumultueux et dangereux au passage.

Maurolycus rapporte qu'on le représentait en Sicile sous les vêtements et l'attirail d'un chasseur; tandis qu'en Belgique les peintres en faisaient un chevalier ou un seigneur, avec une petite barque à la main et un cerf à son côté; on trouve enfin son histoire, «telle a peu près» que l'écrivit Flaubert, sur un vitrail de la cathédrale de Rouen.