Il attira le rideau d'Artemis et approcha la mèche allumée du pan inférieur. L'étoffe brûla d'abord lentement; puis, à cause des vapeurs d'huile parfumée dont elle était imprégnée, la flamme monta, bleuâtre, vers les lambris d'ébène. Le terrible cône réfléta l'incendie.
Le feu s'enroula aux chapiteaux des colonnes, rampa le long des voûtes. Une à une, les plaques d'or vouées à la puissante Artemis tombèrent des suspensions sur les dalles avec un retentissement de métal. Puis la gerbe fulgurante éclata sur le toit et illumina la falaise. Les tuiles d'airain s'affaissèrent. Herostratos se dressait dans la lueur, clamant son nom parmi la nuit.
Tout l'Artemision fut un monceau rouge au centre des ténèbres. Les gardes saisirent le criminel. On le bâillonna pour qu'il cessât de crier son propre nom. Il fut jeté dans les sous-sols, lié, durant l'incendie.
Artaxerxès, sur l'heure, envoya l'ordre de le torturer. Il ne voulut avouer que ce qui a été dit. Les douze cités d'Ionie défendirent, sous peine de mort, de livrer le nom d'Herostratos aux âges futurs. Mais le murmure l'a fait venir jusqu'à nous. La nuit où Herostratos embrasa le temple d'Ephèse, vint au monde Alexandre, roi de Macédoine.
[CRATÈS]
CYNIQUE
Il naquit à Thèbes, fut disciple de Diogène, et connut aussi Alexandre. Son père, Ascondas, était riche et lui laissa deux cents talents. Un jour qu'il était allé voir une tragédie d'Euripide, il se sentit inspiré à l'apparition de Télèphe, roi de Mysie, vêtu avec des haillons de mendiant et tenant une corbeille à la main. Il se leva dans le théâtre et annonça d'une voix forte qu'il distribuerait à qui les voudrait les deux cents talents de son héritage, et que désormais les vêtements de Télèphe lui suffiraient. Les Thébains se mirent à rire et s'attroupèrent devant sa maison; cependant il riait plus qu'eux. Il leur jeta son argent et ses meubles par les fenêtres, prit un manteau de toile et une besace, puis s'en alla.
Arrivé dans Athènes, il erra dans les rues, se reposant le dos contre les murailles, parmi les excréments. Il mit en pratique tout ce que conseillait Diogène. Son tonneau lui sembla superflu. A l'avis de Cratès, l'homme n'était point un escargot ni un bernard l'ermite. Il demeura tout nu dans l'ordure, et ramassa les croûtes de pain, les olives pourries et les arêtes de poisson sec pour remplir sa besace. Il disait que cette besace était une ville large et opulente où on ne trouvait ni parasites ni courtisanes, et qui produisait suffisamment pour son roi du thym, de l'ail, des figues et du pain. Ainsi Cratès portait sa patrie sur son dos et s'en nourrissait.
Il ne se mêlait pas des affaires publiques, même pour les railler, et n'affectait pas d'insulter les rois. Il n'approuva point ce trait de Diogène qui, ayant crié un jour: «Hommes, approchez!» frappa de son bâton ceux qui étaient venus et leur dit: «J'ai appelé des hommes, et non pas des excréments.» Cratès fut tendre pour les hommes. Il ne se souciait de rien. Les plaies lui étaient familières. Son grand regret était de n'avoir point le corps assez souple pour parvenir à les lécher, comme font les chiens. Il déplorait aussi la nécessité de se servir d'aliments solides et de boire de l'eau. Il pensait que l'homme devait se suffire à lui-même, sans aucune aide extérieure. Au moins, il n'allait pas chercher d'eau pour se laver. Il se contentait de se frotter le corps aux murailles si la crasse l'incommodait, ayant remarqué que les ânes n'agissent point autrement. Il parlait rarement des dieux, et ne s'en inquiétait pas: peu lui importait qu'il y en eût ou non, et il savait bien qu'ils ne pourraient rien lui faire. D'ailleurs, il leur reprochait d'avoir rendu les hommes malheureux à dessein, en leur tournant le visage vers le ciel et en les privant de la faculté qu'ont la plupart des animaux, qui marchent à quatre pattes. Puisque les dieux ont décidé qu'il faut manger pour vivre, pensait Cratès, ils devaient tourner le visage des hommes vers la terre, où croissent les racines: on ne saurait se repaître d'air ou d'étoiles.