Cependant Isabeau possédait déjà tout un trésor formé des cadeaux que lui avaient offerts, à l'occasion des fêtes, des étrennes ou des naissances de ses enfants, le Roi et les seigneurs français et étrangers, sans compter les sommes d'argent qu'elle s'était fait donner ou qu'elle avait réussi à économiser.
Elle résolut bientôt de soustraire aux regards des indiscrets et à la tentation des voleurs «ses joyaux et ses lettres (de propriété?)». A cet effet, elle commanda (6 octobre 1394), un grand coffre de noyer «fort et espez garni de deux serrures[620]», elle le fit ferrer tout du long d'une grande bande de fer[621]; une fois rempli, des gens sûrs le déposèrent en la grosse tour du Temple[622], dans une certaine chambre dont l'entrée fut scellée par une grosse barre de fer à deux crampons[623]. Peu de temps après, la Reine ordonna de transporter son trésor de la tour du Temple dans celle de la Bastille Saint-Antoine[624], où les mêmes précautions furent prises, les serrures changées, et «deux gros verrous neufs mis en deux huis de la dite tour[625]».
[620] Le coffre fut acheté à Raoullet du Gué, hûchier, demeurant à Paris. Arch. Nat. KK 41, fº 69 vº.
[621] Les ferrures furent fournies par le serrurier Thomas le Gosson. Ibid, fº 70.
[622] La clôture du Temple comprenait tout le terrain qu'occupe actuellement le quartier du Temple; ses murailles étaient crénelées et flanquées de tours. La grosse tour carrée du donjon, avec ses quatre tourelles, défendait les marais qui de ce côté formaient la ceinture avancée de Paris; pendant le XIIIe et le XIVe siècles, les rois y déposèrent leurs trésors. Depuis la suppression de l'ordre des Templiers (1311), les bâtiments du Temple étaient devenus la possession des Hospitaliers. Legrand, Paris en 1380, p. 54 et note 4.
[623] Arch. Nat. KK 41, fº 70.
[624] «Pour la paine de deux valets qui ont désassemblé le coffre en la tour du Temple et l'ont rassemblé en une tour du chatel Saint-Antoine... et livré deux formes, une table et deux tréteaux pour cette tour, 29 octobre.» Arch. Nat. KK 41, fº 69 rº.—La Bastille Saint-Antoine appartenait à l'enceinte de Charles V. La première pierre avait été posée, le 22 avril 1370, par le prévôt de Paris, Hugues Aubriot; mais Charles V ne fit que commencer la construction de l'édifice, Charles VI l'acheva. La décision prise par la prudente Isabeau de déposer son trésor à la Bastille Saint-Antoine en octobre 1394 prouve qu'à cette date les travaux étaient terminés et, à notre avis, fixe définitivement la date jusqu'ici ignorée de l'achèvement de la forteresse. Voy. F. Bournon, La Bastille, p. 4-7.
[625] Arch. Nat. KK 41, fº 70 rº.—Pour placer dans le coffre les lettres et les joyaux, la Reine avait fait acheter 42 livres de coton. Ibid.
Les motifs de ce transfert étant restés inconnus, faut-il supposer qu'en digne petite-fille de Bernabo Visconti, Isabeau, qui résidait alors à l'hôtel Saint-Pol, tint à ce que ses objets précieux fussent placés en un lieu à la fois sûr et très proche de sa demeure de façon qu'elle les eût, pour ainsi dire, sous la main?