Il est très probable qu'Elisabeth, en quittant son père, ne connaissait ni les vrais motifs, ni le but exact de son voyage; son oncle Frédéric paraissait l'emmener à quelque lointain pèlerinage[114]; du reste, elle n'avait pour compagnes de route que sa bonne nourrice et Catherine de Fastavarin, sa meilleure amie, sa sœur d'élection[115].
[114] La piété bien connue de Frédéric de Bavière rendait ce prétexte très vraisemblable. Cf Jean Ebran de Vildenberg, Chronicon Bavariæ, dans Œfele, Rerum boicarum scriptores..., t. I, p. 312.
[115] Ce sont les deux seules personnes, venues d'Allemagne, que l'on voit auprès de la Reine, dans les premiers temps de son mariage.—Le Religieux de Saint-Denis raconte tout autrement la venue d'Elisabeth de Bavière en France. Son récit, très vague d'ailleurs, ne mérite aucune créance. «On envoya donc des chevaliers demander au père de la jeune princesse la main de sa fille que le roi de France voulait associer à sa haute fortune, et dont il espérait avoir ce que les hommes ont de plus cher au monde, des enfants... le duc devait savoir, ajoutaient les ambassadeurs, qu'elle ne manquerait pas de richesses et qu'elle partagerait un trône glorieux, il ne devait pas regretter d'unir son sang et sa race à ceux d'un si grand roi. Telles furent les considérations qu'ils exposèrent dans un long discours. Le duc accueillit leurs paroles avec de grands témoignages de joie et de reconnaissance, ne se croyant pas digne d'un tel honneur. Il confia sans plus tarder sa fille chérie à leur fidélité. Les envoyés offrirent à la princesse des cadeaux de fiançailles, la firent revêtir, comme il convenait à une reine, d'une robe magnifique tout en soie brodée d'or et la conduisirent à Amiens dans un char couvert avec un brillant cortège d'hommes et de femmes.» Chronique de Charles VI, t. I, p. 359.
Vers la Pentecôte, les pèlerins arrivèrent à Bruxelles; ils furent reçus par la duchesse de Brabant qui fit grande liesse à tout l'équipage, trois jours durant; au moment du départ, elle promit à Elisabeth qu'elle la reverrait bientôt, à Amiens, devant l'autel de Saint-Jean Baptiste[116].
[116] Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 97.
Les voyageurs gagnèrent ensuite Le Quesnoy[117] où les attendaient le duc Albert et sa femme Marguerite. Frédéric leur ayant raconté les hésitations de son frère, et «le parti où lui-même s'était mis pour l'avancement d'Elisabeth», la duchesse assura que celle-ci serait reine de France, «car Dieu y ouvrera!». En attendant, elle traita la jeune fille «liement et doucement», et ne négligea rien pour la rendre digne du haut rang qui lui était réservé. En moins de quatre semaines, Madame de Hainaut transforma la petite princesse bavaroise; elle lui fit quitter «l'habit et l'arroy où elle était venue», et les remplaça par d'élégants costumes et de riches parures; chaque jour, Elisabeth reçut des leçons de maintien; on lui apprit à se présenter, à saluer à la mode de France; on façonna toute sa personne à la séduction. Les progrès furent rapides, favorisés qu'ils étaient par une coquetterie instinctive.
[117] Le Quesnoy, ch. I. de cant., arr. d'Avesnes, dép. du Nord.
Cependant l'époque fixée pour l'entrevue du Roi et d'Elisabeth approchait. Les Princes français et les principaux du Conseil royal avaient tenu la chose secrète. Ils ne s'en étaient ouverts qu'à Charles VI, et ils avaient publié que celui-ci se rendait à Amiens pour diriger la nouvelle expédition projetée dans le Nord contre les Anglais et dont tous les préparatifs étaient terminés le 9 juillet.
Le 10, le Roi quitta Paris avec le duc de Bourgogne[118]; comme au début de toute campagne, ils s'arrêtèrent à Saint-Denis pour y faire leurs dévotions. Le soir même, ils soupaient et gîtaient à Asnières; puis, en deux jours, par Creil, Clermont et Montdidier, ils arrivèrent à Boves[119] où ils déjeunèrent; le jeudi 13, ils entraient dans Amiens où déjà les attendait la duchesse de Brabant. Charles VI choisissait pour demeure le palais de l'évêque. A peine installé, il y recevait la visite du Sire de Coucy[120], «venu en grand hâte d'Avignon apporter des nouvelles du pape[121]». Le projet de mariage du Roi avec la fille d'un prince allemand dont les sentiments de fidélité à la cause d'Urbain VI étaient bien connus[122], pouvait inquiéter Clément VII, aussi le duc de Berry, qui gouvernait le Languedoc, avait-il eu soin d'envoyer le sire de Coucy «de ce parler en Avignon».