Dès le samedi, 28 août, c'est-à-dire aussitôt les fêtes et les visites d'adieu terminées, Isabeau avait quitté l'hôtel Saint-Pol et s'était rendue au château de Vincennes où, vers le 29 septembre, le Roi prit congé d'elle. Il partait pour un très long voyage dans l'Est, le Centre et le Midi de la France; il allait visiter diverses provinces, conférer à Avignon, avec le Pape, sur la question du schisme; et, en chemin, il devait réformer les abus: tel était, du moins, le programme proposé par les ministres pour cette grande tournée royale. Charles VI emmenait son frère, le duc de Touraine, et une nombreuse suite de seigneurs. Après qu'il se fût séparé de «son épouse bien-aimée,» il gagna Saint-Denis pour y prier longuement le grand patron de la France, et il offrit à l'Abbaye, comme le plus beau des présents, les habits royaux qu'il avait portés «à la venue de la Royne[415]

[415] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I. p. 619.

Isabeau restait à Vincennes avec sa petite fille Jeanne et sa belle-sœur, Valentine de Milan. Il semblerait que celle-ci, intelligente, bonne et charmante, dût être, pour la Reine, une compagne chérie; les chroniqueurs sont cependant muets sur l'intimité de ces deux jeunes femmes; ils nous disent seulement qu'elles vivent alors ensemble, ou que leurs rapports sont très fréquents[416].

[416] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 51.

A l'automne, l'approche de ses couches ramena Isabeau à Paris; elle y reçut les lettres, datées du 24 octobre, par lesquelles Charles VI lui mandait, de Romans en Dauphiné, des nouvelles de sa santé et de son voyage[417]; puis, un second message du Roi, daté d'Avignon, et expédié le 3 novembre. Le courrier qui en était chargé, Thomas Guérart, arriva à Paris juste à temps pour connaître l'accouchement de la Reine et rapporter la nouvelle au Roi[418]. Le 9 novembre, au palais du Louvre[419], à deux heures après minuit, Isabeau avait mis au monde une fille qui reçut au baptême le même nom que sa mère[420].

[417] Arch. Nat. KK. 30, fº 67 vº.—Charles VI avait déjà envoyé à la Reine un message daté de Nevers. Ibid.

[418] Arch. Nat. KK 30. fº 67 vº.

[419] Le Louvre avait été restauré et agrandi par Charles V; respectant la Grosse-Tour, construite en 1204 par Philippe-Auguste et qui servait à la fois de prison et de trésor, il avait élevé les ailes du Nord et de l'Est, fermé le quai du côté du chemin de halage, et meublé richement les chambres du palais. Dans une des tours, il avait installé sa célèbre Librairie (Legrand, Paris en 1380, p. 50, note 4.)

[420] Le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 114.—Vallet de Viriville, Note sur l'état civil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, (Bibl. Ec. des Chartes, t. IV, 1857-1858, p. 477).

Le Roi espérait que sa femme lui donnerait un fils; mais lorsqu'il apprit la naissance de sa seconde fille, eut-il le loisir de méditer sur cette nouvelle déception? Alors les doléances du Languedoc, les questions d'Italie occupaient ses journées; puis, le soir venu, c'étaient de longs et splendides soupers; avec la nuit commençaient les danses et les joyeux divertissements[421]. Le roi de France, jeune et passionné, se plaisait et s'attardait aux «grands grâces des fricques dames et damoiselles de Montpellier[422]», et, tous les jours, il «carolait avec ces gentes personnes,» prodiguant son or et ses forces, comme il avait déjà fait, «en la demeure du Pape», avec les dames et damoiselles d'Avignon. Cependant il n'oubliait pas sa femme complètement; nous avons vu qu'il lui écrivit de Romans et d'Avignon. De Toulouse, où des fêtes étourdissantes lui furent offertes, il envoya à Isabeau, de façon à ce qu'il lui parvînt pour le 1er janvier 1390, le joyau qui convenait le mieux à une jeune reine dévote et coquette: c'était un bijou d'or fermant à charnières, et dont l'un des tableaux représentait le sépulcre de Notre-Seigneur, et l'autre, l'image de Notre-Dame, «tenant un Enfant-Jésus tout d'or», émaillée de blanc, garnie de balais, d'émeraudes et de perles; tandis que sur les faces extérieures, d'un côté était l'image de la Vierge «émaillée en rouge cler,» et de l'autre, un miroir. Ce cadeau plut beaucoup à Isabeau, car elle en fit un fréquent usage: peu de mois après, le joyau, tout terni, charnières brisées, ayant perdu plusieurs perles, avait besoin d'un «rappareillage[423]».