Le Roi et la Reine venaient de se retirer dans leurs appartements lorsque leur parvint une stupéfiante nouvelle: en sortant du bal, le connétable, Olivier de Clisson, avait été traîtreusement frappé par son ennemi Pierre de Craon[476]. Trois semaines après, Charles VI et son frère prenaient congé d'Isabeau[477]; ils allaient combattre le duc de Bretagne, coupable d'avoir donné asile à l'assassin[478]. Cette fois, en partant, le Roi ne se contenta pas d'assurer, pour la durée de son absence, la sécurité de la ville de Paris; il voulut que la Reine et le Dauphin fussent spécialement protégés; en même temps que Jean de Blaisy était maintenu capitaine de la ville à la tête de vingt hommes d'armes, le vieux et sage comte Charles de Dammartin était chargé «de la garde et seurté des corps et personnes de la royne et de Monseigneur le Dauphin de Viennois», et, à cet effet, plusieurs cavaliers avec leurs écuyers et vingt hommes d'armes étaient placés sous son commandement[479].
[476] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 94.—Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. 9-11.
[477] Au moment du départ, Charles VI reçut d'Isabeau, comme cadeau d'adieu un chapelet de grosses perles. Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XXIX, t. XIII, p. 71.
[478] En 1388, lors du voyage d'Allemagne, Charles VI n'avait pas constitué de garde à la Reine.
[479] «Mons. Charles, comte de Dampmartin, chevalier banneret.., retenu à X hommes d'armes et IIIe fr. par mois pour l'estat de sa personne, luy, VII chevaliers, VIII escuiers.—Mons. Herve le Loich, chevalier banneret, retenu... avec ledit conte de Dampmartin à VI hommes d'armes et IXxx frans par mois pour l'estat de sa personne, luy, VI escuier.—Mons. Robert de Boissay, chevalier, retenu avec le dit comte de Dampmartin à IIII hommes d'armes et IXxx f[rans] par mois, luy, III escuier.» Bibl. Nat. f. fr. 32.510, fº 320 vº.
De 1389 à 1392, Isabeau, sans paraître prendre aux affaires une part plus directe qu'auparavant, s'intéresse pourtant aux événements politiques, elle peut d'ailleurs les considérer de très près depuis que Charles VI exerce lui-même le souverain pouvoir; sa personne étant plus en vue, les chroniqueurs s'en occupent davantage; ils citent parfois son nom à propos de circonstances autres que les bals et les réceptions. Par exemple, ils notent que, lors de son entrée à Paris, les bourgeois espéraient que, pour son joyeux avènement, elle ferait remettre une partie des impôts qui pesaient si lourdement sur la ville, ou qu'elle obtiendrait cette remise de Charles VI[480]; comme il n'en avait rien été, qu'au contraire la gabelle avait haussé après le départ du Roi en Languedoc[481], la déception éprouvée par les bourgeois est soulignée. Les si coûteuses fêtes de Saint-Denis et de Paris avaient eu lieu au moment où la misère du peuple menaçait de devenir extrême. Or pendant ce temps non seulement Isabeau n'avait pas su procurer aux malheureux le soulagement sur lequel ils comptaient, mais on ne la voyait diminuer en rien son luxe; aussi peut-on faire remonter à cette année 1389 l'origine de la mésintelligence qui, plus tard, apparaîtra si profonde entre la Reine et les Parisiens. Un jour pourtant, elle avait semblé compatir au sort des humbles: c'était à Saint-Germain-en-Laye, au moment où éclata le fameux orage dont nous avons parlé; le Conseil délibérait sur une nouvelle levée de deniers pour les besoins de l'Etat. Quand la tourmente fut un peu calmée, la Reine, en larmes et encore toute tremblante, vint se jeter aux pieds de Charles VI, lui remontra que l'oppression du peuple avait causé la colère de Dieu, et le supplia de renvoyer le Conseil et d'ajourner la discussion, demande à laquelle le Roi accéda[482]. Mais en cette circonstance, Isabeau était poussée par une terreur superstitieuse et passagère; nous n'avons pas trouvé si son bon mouvement avait été suivi de quelque bienfaisant effet; mais nous savons que ses dépenses au compte de l'Argenterie continuèrent d'augmenter.
[480] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. 615.
[481] Et même «l'on fit annoncer par la voix du héraut que la monnaie d'argent de douze et quatre deniers qui avait eu cours dans les marchés depuis le règne du feu roi était prohibée sous peine de mort. Cette mesure tourna réellement au préjudice du pauvre peuple et des petites gens; pendant quinze jours il ne se trouva personne qui voulût... leur fournir des vivres et des vêtements en échange de cette monnaie, à moins de la prendre au-dessous de sa valeur.» Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I. p. 617.
[482] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 687.