Il a été tiré de cet ouvrage
CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.

A PIERRE GUSMAN
qui célébra Pompéi avec le crayon, le burin et la plume.

M. T.

I

La rue commence au chevet de l’église et finit à la berge du canal. En été, quand le soleil baisse, l’ombre du clocher s’allonge sur les pavés humides où l’herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et à colombage, accotées l’une à l’autre de guingois, sont expressives comme ces maisons animées qu’on voit dans les tableaux de «diableries». N’est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau hennin pointu en tuiles rouges?

Au bout de la rue, l’église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un rempart, tout hérissée de flèches, d’arcs-boutants et de gargouilles. Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles intérieures s’allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.

C’est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.

Au delà de l’église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de Paris. Plus loin, derrière l’Esplanade, hors de l’enceinte de Vauban, le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le ciel. Et plus loin encore, c’est la campagne, pareille aux fonds des batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond, balayée par l’ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif d’un toit de ferme, la tache fauve d’une vache paissante,—la campagne cultivée, habitée, où l’on sent partout la présence et le labeur de l’homme, où l’on n’est jamais seul avec la nature...

Mais, entre l’église et le canal, l’innocente petite rue, verte d’herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom légendaire et parfumé: «Rue au Chapel-de-roses».

Un après-midi de novembre, le bruit d’une porte qu’on ferme, le bruit d’un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle Broquette, la mercière, lance un coup-d’œil furtif entre les bonnets ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de son magasin. Au premier étage d’une maison, un store à franges se soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense: