Carulina, qui avait ouvert les persiennes, m’invitait à contempler le panorama:
—Voyez, madame!... Cette colline, à droite, c’est Pausilippe... Et là, à gauche, cette tour dans la mer, c’est Castell’Ovo... Et, après, c’est le port et ce sont les villes vésuviennes... Portici, Resina, Torre del Greco, Torre-Annunziata... et la péninsule de Sorrente... Et le Vésuve, madame, le Vésuve!...
Je ne voyais rien qu’un large quai, noyé d’eau; à droite une longue silhouette grise, couchée dans la mer, et, à gauche, un tas de maisons très laides, en paquet, les unes sur les autres, dégringolant jusqu’au Castell’Ovo qui est une bien petite Bastille. L’arête de rocher, qui coupe Naples en deux et descend de Pizzo-Falcone au quai de Santa-Lucia Nova, me cachait la plus grande partie de la ville et presque toute la concavité du port... Mais, à travers les gazes grises de la pluie, je devinais la faucille du golfe, dont la pointe extrême est Sorrente, des montagnes foncées et un tronc de cône bleu sombre, strié de brun, écrasé de nuages... Le Vésuve!
C’était le Vésuve! C’était la baie de Naples! le paysage célèbre, trop célèbre, trop vanté, trop chanté, trop photographié, trop peint! le paysage que nous avons vu sur tant d’albums, sur tant d’affiches, dans les presse-papiers en cristal, dans les lentilles grossissantes des porte-plume, sur la couverture des romances, sur les abat-jour en lithophanie de nos grand’mères?... Ce paysage, le bleu de la mer, le bleu du ciel, le grand pin parasol au premier plan, l’horizon qui file entre les branches, la ville étalée en bas, le Vésuve au fond, la fumée en panache... je me rappelais cette image, et des poèmes, et des chansons. C’était ça le «fortuné rivage» cher à Lamartine, c’était ça, dolce Napoli, suol ridente!
Il pleuvait! la mer Tyrrhénienne blanchissait contre les récifs de Capri. Au bout de la Villa Nazionale, dans ce petit port de la Mergellina, les barques échouées ressemblaient à des coques de moules vides.
Découragée, je fermai la fenêtre et je pensai à vous, mon cher Claude, qui me croyez toute joyeuse et ivre de bleu, comme une alouette!
Je revis papa au déjeuner. Il était allé au musée et chez quatre ou cinq amis intimes dont j’entendais les noms pour la première fois. Il avait acheté un bouquet d’iris et de capillaires et deux douzaines de cartes postales. Il manqua se fâcher parce que je regardais son pardessus tout ruisselant.—La pluie des pays qu’on aime ne mouille pas!—Et je commence à sentir que papa aime l’Italie d’un amour obstiné, partial, aveugle, pour des raisons qui ne sont pas toutes archéologiques ou esthétiques. Quels souvenirs a-t-il donc gardés de Naples, souvenirs tels que sa passion résiste aux averses et au ciel boudeur?
Donna Carmela, notre hôtesse, allait un peu mieux. Elle voulut se lever et présider notre table. Quand elle parut, appuyée au bras d’Angelo, papa et moi nous fûmes stupéfaits par l’extraordinaire ressemblance de la mère et du fils. Donna Carmela est abîmée par l’âge et l’embonpoint, mais elle a les beaux traits d’Angelo avec un teint plus pâle, des cheveux plus sombres et la sévérité superbe d’une Livie. Le deuil qu’elle porte lui interdit toute fantaisie de toilette d’un goût par trop napolitain. De son esprit et de son caractère, je ne saurais rien vous dire: elle parle à peine le français. Pourtant, je la crois douce par indolence. Elle doit adorer ses fils, surtout le cadet, cet Angelo qui lui ressemble et qui règne en despote—en despote bon enfant—sur toute la famille.
Je ne sais s’il travaille beaucoup, M. Angelo! Il se lève tard; il flâne; il fume des cigarettes et c’est dans l’après-midi seulement qu’il rejoint son frère à leur atelier commun du Pausilippe. Salvatore le gronde quelquefois, mais il est indulgent et tendre jusqu’à la faiblesse.
La nature, si clémente pour donna Carmela et pour Angelo, a été cruelle pour Salvatore. C’est un homme petit, large, un peu contrefait. Ses cheveux, rudes et bouclés, sont presque gris autour du front. Ses yeux ont l’éclat de l’émail dans une face écrasée et douloureuse; et il me fait songer à un Othello très doux, un Othello sans amour ni jalousie.