«Ah! pensait-elle, comme mon pauvre Claude a tort de craindre les réflexions que je puis faire!... Angelo est très beau, et je ne le trouve pas ridicule, mais il est fait pour être peint et sculpté, et non pas pour être aimé... du moins par une femme de ma race... Ces cheveux trop noirs, cette peau ambrée, cet excès de cils et de sourcils, lui donnent un air... l’air d’un homme pas assez lavé... Pourtant, il est soigné, Angelo! Il n’est pas comme son ami Santaspina qui nous a révélé, un jour, qu’une brosse n’avait jamais déshonoré ses belles dents... C’est un enfant, un grand enfant, pas méchant et d’âme très simple, un enfant qui déteste le travail prolongé, l’ennui, la pluie, les gens qui parlent de la morale et les gens qui parlent de la mort... Il a l’ingénuité des enfants, leur despotisme câlin, leur rouerie... Près de lui, je me sens presque vieille; et il me traite comme une grande sœur... Et parfois, au contraire, sa puérilité me rajeunit, et je redeviens petite fille...»
Cet enfantillage d’Angelo divertissait beaucoup Marie qui avait toujours vécu parmi des gens graves, ou tout au moins sérieux et pratiques. Elle aimait Angelo comme on aime les petites choses charmantes et inutiles, comme on aime les compagnons de voyage, rencontrés sur le pont d’un bateau. On dîne avec eux, on cause avec eux, on descend avec eux, aux ports d’escale; on est, avec eux, plus familièrement qu’avec des amis, et, la croisière terminée, on les oublie...
Mais Claude était celui qu’on n’oublie pas, avec qui l’on voudrait aller, par la mer paisible et la mer tempétueuse, jusqu’au bout du voyage.
X
Sonore et grise, entre deux files de platanes, la route de Salerne suit la voie ferrée, touche Pompéi à la porte Marine, redescend un peu vers la mer et longe, à quelque distance, le rempart antique, de la porte Stabienne à l’amphithéâtre.
Elle traverse la vallée du Sarno, les terres basses où fut l’ancien port de Pompéi. Des maraîchers cultivent leurs légumes—les artichauts surtout—sur ces terres fécondées par le volcan, et l’odeur des engrais naturels, dont ils abusent, dépoétise quelquefois le paysage...
L’auberge de la Lune est bâtie au bord de cette route, loin de la gare, loin des quatre ou cinq hôtels dont le groupement compose, avec le bureau de poste et deux ou trois maisons particulières, la moderne Pompéi. Ces hôtels privilégiés reçoivent le premier flot des caravanes et se partagent presque également les «Cooks». Dans la saison chaude, quand le voyageur se fait rare, les pisteurs accueillent le moindre touriste par des cris de cannibales affamés. Ils l’enveloppent, le harcèlent, le rabattent jusqu’au restaurant où des garçons mélancoliques, en habit noir taché, balaient les mouches avec des balais de papier tricolore. Et quand le malheureux se hasarde hors du restaurant, un essaim de cochers l’assaille, claquant du fouet et vociférant les noms de Castellamare et de Sorrente. A peine sauvé des cochers, il tombe dans la horde des guides—soi-disant autorisés—qui bourdonnent à ses oreilles: «Cent sous... cent sous... cent sous...» Et, parvenu au guichet de la porte Marine, il demeure ahuri, assourdi, et tout étonné du silence.
Les peintres, les savants, dont la bourse est légère et qui se contentent d’un gîte simple et d’une chère modeste, se retrouvent en famille à l’auberge de la Lune. M. Wallers y était venu, autrefois. Il aimait cette bâtisse jaunâtre, irrégulière, sans style, sans façade, avec des escaliers extérieurs, des portes cintrées, des terrasses avançantes qu’abrite un auvent de roseaux. Il aimait la cour encombrée de cages à poules, de barriques, de jarres, d’ustensiles domestiques, et la salle à manger qui forme un pavillon détaché, vert de clématite grimpante; et le jardin où de grands eucalyptus versent une ombre aromatique sur une exèdre de pierre.
Ce matin-là, quand Wallers, Angelo et Marie entrèrent dans la salle à manger, la plupart des pensionnaires attaquaient déjà la zuppa alle vongole qui est une agréable soupe aux coquillages.
La plus longue table était occupée par les barbares de l’extrême Nord, fils de Vikings, grands et forts comme des ours, et dont les cheveux et les barbes présentaient toutes les variétés du blond. Presque tous étaient peintres. Leurs femmes, hautes sur jambes, chair de lait, tresses de lin, marquaient un goût regrettable pour le costume-réforme, les brassières de bébé, les robes sans ceinture et de couleur verte ou violette.