—Un peu... pas trop... Je comprends les impulsions inconscientes qui commandent aux gens de ma race...
—Ah! que je suis loin de vous! dit Marie... Aussi loin que si j’étais née en Amérique... Nous ne donnons pas le même sens aux mêmes mots; nous ne concevons de la même manière ni la foi, ni la vertu, ni le bonheur, ni la dignité de la vie, ni l’amour...
—C’est vrai, dit tristement Salvatore... Notre sentimentalité—qui est réelle—ne ressemble en rien à la vôtre, et c’est peut-être dans l’amour qu’un homme du Midi et une femme du Nord se sentent étrangers... Pourtant—oserai-je le dire, madame Marie?—vous avez subi l’influence de ce pays à votre insu... Mon frère, ma mère, nos amis qui vous ont vue, remarquent un changement en vous...
—Quel changement?
—Vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, et, plus... moins... enfin, plus femme...
Il regarda Marie qui fut surprise par le sombre éclat de ses yeux et la contraction légère de sa bouche... Mais tout de suite la bonne figure bronzée reprit sa douceur.
—Marchez près de moi, madame Marie, et n’ayez pas peur... Voici la rue que je cherche.
La rue?... Même pas une ruelle, un passage, une fente, large de deux mètres à peine, dans un colossal pâté de vieux palais, si vieux qu’ils se souviennent de la reine Jeanne! Ils montent comme des falaises, et le ciel, tout en haut, n’est qu’une bande d’un gris terne ou d’un bleu brutal, selon les jours, et le soleil n’est qu’un haillon d’or, jeté obliquement du toit aux derniers étages. Les murs décrépits, lézardés par les tremblements de terre, ressemblent à des figures sinistres qui auraient reçu le sfregio. Des poutres énormes servent d’étais et diminuent l’espace libre... Des cordes, tendues d’une fenêtre à l’autre, superposent l’ignoble pavoisement des chemises, des langes souillés, des camisoles rapiécées de cotonnades diverses. Plus bas, dans le clair-obscur éternel, bâillent des cavernes noires, des trous d’ombre, où les lampes rougeâtres agonisent devant l’image d’une Vierge ou d’un saint.
Marie, effarée, relevait sa robe et posait ses pieds hésitants sur le sol putride couvert d’une épaisse couche d’ordures. Elle évitait les femmes assises devant les bassi ténébreux où grouillaient des larves blêmes. Les ménagères au sein flasque, enceintes ou nourrices, faisaient cercle autour du fourneau familial. Elles épluchaient des légumes, vidaient des poissons, et laissaient choir entre leurs pieds nus les pelures et les entrailles sanglantes, qui allaient pourrir sur place. Une vieille à figure sibylline semblait prophétiser, avec des gestes de théâtre. Une adolescente anémique chantait, tandis que la coiffeuse épouillait gravement ses abonnées à un sou par semaine. Et quelquefois des gens passaient, béquillards ou manchots, rongés de maladies étranges, horribles avec leur face sans nez ou sans yeux.
Marie balbutia: