Elle céda.
Le même soir, le vœu de Noël fut accompli. Il connut Mariette, les Russes barbus, les Valkyries aux tresses d’or, et mademoiselle Müller, et la maigre dactylographe. Il eut Josanne, en face de lui, pour lui seul, à une petite table, dans un coin. Il mangea de bon appétit un dîner médiocre. Égayé par le décor, il se détendit, s’abandonna.
—Comme tout cela me rajeunit!... Je revis mes années d’étudiant. J’habitais non loin d’ici, rue de l’Hirondelle, et je fréquentais des restaurants de quatrième ordre pour y voir des poètes: Moréas, Verlaine... J’avais dix-neuf ans!
Il parla de son enfance, de sa jeunesse, de sa mère, morte trop tôt, de son père, qu’il voyait peu, d’un professeur de philosophie qui avait aidé à la formation de son esprit et de son caractère en le décrassant de tout préjugé. Et il nomma des amis plus récents, compagnons d’étude et de voyage que la vie, déjà, avait dispersés. Mais il ne fit allusion à aucune femme et Josanne se demanda s’il avait jamais aimé d’amour.
Le café servi, quand les gens, à droite, à gauche, se levaient pour partir, Noël et Josanne, dans leur coin, prolongeaient la causerie. Il pleuvait dehors. Josanne songeait, sans plaisir, à son logement vide et froid. Elle se trouvait bien, dans la bonne chaleur, la lumière joyeuse, près de Noël. Accoudé sur la nappe à carreaux rouges, la cigarette aux doigts, il disait:
«A Florence...» «A Vienne...» «A Londres...» «Il y a cinq ans...» «Il y a sept ans...»
Elle l’écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu’elle regardait les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards, blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille, elle les trouvait falots ou vulgaires, d’une force pesante ou d’une gentillesse efféminée...
C’est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d’aller dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur premier dîner en tête à tête fut suivi d’autres dîners et déjeuners innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus simple, plus commode et plus convenable d’être ensemble sans être seuls.
Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d’une aube.
Elle pensait: