Dehors, elle fut surprise par la douceur du matin. Une fine lumière grise et bleuissante baignait les quais, du Louvre à Notre-Dame. Tout était gris et bleu, sauf quelques taches de couleurs si vives et pourtant si délicates,—les sables blonds de la berge, le bariolage des péniches couvrant l’eau verte et laiteuse.—L’aiguille de la Sainte-Chapelle luisait, d’un or presque rose. Les gens, sur l’impériale des omnibus, avaient l’air content. Les petites bonnes étaient jolies, avec leurs camisoles claires. On vendait partout des bottes de roses rouges. Et Paris semblait une ville nouvelle, éveillée à la fraîcheur première, à l’aube azurée d’un jour qui serait le plus brillant, le plus ardent, le plus splendide des jours d’été...

Josanne, dans le matin délicieux, passait, étrangère à tout, comme une intruse qui promènerait sa robe de deuil dans une fête.

Le mouvement calma ses nerfs, prêta une sorte de rythme à ses pensées. Elle se ressaisit:

«Voyons... je ne dois pas m’affoler... Noël est un homme intelligent, qui ne peut pas invoquer contre moi,—contre notre bonheur,—des préjugés qu’il a raillés cent fois, en ma présence... Il souffre, hélas! et c’est tout naturel qu’il souffre... Mais il m’entendra, et je saurai le consoler...»

Elle réfléchissait, et reprenait espoir:

«Je ne vais pas tomber à ses pieds et lui demander pardon... Pardon de quoi?... De mon silence? Oui, peut-être... J’aurais dû me confier à lui, avant de lui laisser comprendre que je l’aimais... De ma faute?... Non! Si j’ai commis une faute, j’ai péché contre Pierre et non pas contre Noël... La première stupeur, la première fureur passées, mon ami sentira lui-même l’impossibilité de me condamner...»

Elle se rappela des mots de Noël:

«Pourquoi imposerais-je aux autres des vertus que je suis incapable de pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle par devoir à une femme que je n’aimerais pas d’amour...»

Elle se rappela aussi la conclusion de la Travailleuse...

Condamner Josanne?... Au nom de quoi? Noël n’était pas chrétien: il ne considérait pas le mariage comme un sacrement et l’adultère comme un péché mortel. Il n’avait aucun respect pour la morale conventionnelle qui lui apparaissait en pleine voie de transformation. Certes, il concevait l’altruisme, la tolérance, la solidarité humaine, mais il détestait le sacrifice stérile, qui est, disait-il, une abdication, un suicide—et un encouragement à l’égoïsme d’autrui...