—Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...
—Oui, s’il m’arrive malheur, tu t’en laves les mains!... Grand merci!...
Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre s’apaisait, s’attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il criait qu’il lui devait tout, qu’elle était un ange, et lui une brute, qu’il l’adorait, qu’il ne pouvait se passer d’elle, mais qu’il ne lui serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le début de leur mariage... Quelquefois l’émotion de ces souvenirs gagnait la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l’affolait, la détraquait...
Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la crainte de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse il modifiait son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des aliments... Le boucher, l’épicier et la crémière étaient des malfaiteurs publics!... Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin n’était qu’un âne... Quant à la Tourette, complice des fournisseurs déshonnêtes, elle priait le bon Dieu pour que monsieur crevât!...
Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:
—Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis jaune!... Regarde, Josanne, n’est-ce pas que je suis jaune?... Non?... J’étais sûr que tu dirais non... J’ai le teint jaune paille, oui, parfaitement!... Et cela signifie que j’ai un cancer...
Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant... Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n’être pas assez plaint. L’inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât, que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d’elle tout ce qu’il voulait, le possible et l’impossible...
Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s’exerçait jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après une longue indifférence, s’avisait d’être amoureux et jaloux... Dans les bras de cet homme qu’elle avait aimé d’amour, qu’elle aimait encore d’une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une répulsion invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et pur, exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les affreuses nuits, son désir s’en allait, irrésistible, vers Maurice, et elle se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l’amour...
Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie d’elle-même,—un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue habitude commune.—Souffrant et malheureux, il n’avait qu’elle: elle ne l’abandonnerait jamais...
Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines. L’odeur de l’éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura: