Le bateau s’arrête, repart dans un glissement balancé, s’arrête encore. A chaque arrêt, un double mouvement se propage dans la masse des passagers: les uns s’en vont, les autres arrivent. Josanne, sa voilette levée, regarde ces figures qui défilent, marquées par la grande lassitude mélancolique des soirs de fête: ménages d’ouvriers, boutiquières coiffées de capotes à aigrette, enfants qui dorment, la tête ballottante sur l’épaule du papa, serrant un jouet neuf ou un débris de gâteau dans leur menotte crispée.
De temps en temps, une femme jolie, un monsieur à pelisse confortable, égarés dans la foule populaire, se plaignent de n’avoir pas trouvé de fiacre, d’avoir vu fuir les tramways pris d’assaut.
Un couple élégant cherche des places: la toque pailletée de la jeune femme brille parmi les chapeaux sombres. Toute jeune, mince, brune, vêtue de drap bleu et d’astrakan, c’est une nouvelle mariée, sans doute, qui va dîner dans sa famille. Elle hésite, recule,—et son mari, plus loin, l’appelle:
—Yvonne!
C’est Josanne qui se lève, à cette voix.
Elle se lève et se rassied et ne sent plus rien qu’un frémissement de tourbillon autour d’elle, en elle. Elle pense:
«Je vais m’évanouir... Je vais tomber!»
Et elle tomberait, si elle n’était retenue par la grosse voisine et l’ouvrier qui ronfle.
«Maurice!... C’est Maurice!... Maurice!...»
Ce nom, qu’elle répète mentalement, entre enfin dans sa conscience, cloue sa pensée... Elle se maîtrise et redevient lucide.