La prédiction du spectre pensa s'accomplir. En passant par dessus un précipice d'une hauteur prodigieuse, la roue de devant sortit de l'ornière, et nous aurions culbuté, si mes heyducs n'avoient arrêté le carosse par les roues de derrière. Le Margrave, la Marwitz et ma gouvernante en sortirent avec peine, le rocher empêchant qu'on pût ouvrir tout-à-fait la portière. Mes gens s'imaginant que nous étions tous hors de la voiture, laissèrent échapper les roues. La frayeur me donna de forces et de l'adresse; je franchis la portière d'un saut, mais les deux pieds me glissèrent et je tombai sous le carosse dans le temps qu'il recommençoit à marcher. La Marwitz et un officier prussien, qui nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me retirèrent de là, sans quoi j'aurois été rouée. Comme je m'étois fort effrayée, on me fi prendre un peu de vin pour me remettre, après quoi nous continuâmes notre voyage.
Ce n'étoit que depuis la nuit que le dégel étoit venu. Le soleil commençoit à faire place aux ombres, pour parler en style de roman, et nous avions une rivière à passer. Cette rivière étoit gelée, mais à peine y fûmes-nous entrés, que la glace se rompit et que les chevaux et le carosse tout penché et à demi renversé y restèrent. Il fallut nous retirer de là à force de poulies et avec de très-grandes précautions, sans quoi nous aurions pu nous noyer très-facilement.
Nous arrivâmes enfin à Beiersdorf, où je me couchai d'abord, étant à demi-morte de fatigue et de toutes les frayeurs que j'avois eues, et nous nous rendîmes le lendemain au soir à Anspac. J'y fus reçue comme la première fois, et comme j'ai déjà fait la description de cette cour, je ne m'arrêterai pas au séjour que j'y fis. J'en repartis le 8. de Février et arrivai le jour suivant à Bareith.
De nouveaux désastres nous y attendoient. Dans le temps que je m'étois mariée, le roi avoit fait une convention avec le Margrave, qui étoit, que ce prince permettroit les enrôlemens prussiens dans son pays pour trois régimens, à savoir celui de mon frère, celui du prince héréditaire et celui du prince d'Anhalt. Mr. de Munichow, capitaine du régiment de Bareith, y étoit pour avoir soin des recrues. C'étoit un jeune homme, grand favori de mon frère et fils de ce président Munichow, qui lui avoit rendu tant de bons services pendant sa détention. Mon frère l'avoit fort recommandé au prince héréditaire. C'étoit un bon garçon, mais qui n'avoit pas inventé la poudre. Il vint au devant de nous à Streitberg, où nous devisons dîner, et annonça d'abord au prince héréditaire, qu'il avoit fait la capture d'un homme de six pieds. Cet homme, disoit-il, étoit de Bamberg et avoit voulu s'engager dans un autre régiment, ce qui l'avoit déterminé à l'enlever de force proche de Bareith, et si secrètement, que personne n'en savoit rien, et de l'envoyer à Basewaldt. Il ajoutoit à cela, que c'étoit un garnement qui n'étoit d'aucun usage dans la société, et qu'ainsi il jugeoit que cette affaire ne feroit point de bruit.
Le prince héréditaire me fit part de cette belle prouesse de Munichow et prévit qu'il en auroit du chagrin. Il le témoigna même à Munichow, mais ce garçon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardées dans toute cette entreprise, que nous crûmes que peut-être la chose ne transpireroit point. Ce qui me fit juger que le Margrave l'ignoroit, fut, qu'il nous reçut très-bien. Il se rendit même le 12. de Février à Himmelcron.
Nous ne pensions plus du tout à toute cette histoire, lorsque Mr. de Voit vint le soir à minuit nous faire réveiller, et demanda instamment à nous parler. Il vint nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller privé, mais qui n'étoit pas d'une famille distinguée, étoit venu le trouver sur la brune et l'avoit chargé de nous avertir, qu'il venoit de Himmelcron, où il avoit trouvé le Margrave dans une si violente colère, qu'il ne l'avoit vu de sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit l'action de Munichow; qu'il soupçonnoit son fils d'y avoir trempé, et qu'il avoit juré de s'en venger d'une façon éclatante; qu'il reviendroit le lendemain en ville, et que nous n'avions qu'à prendre nos mesures d'avance, puisqu'il craignoit tout pour le prince héréditaire.
Cet avis nous jeta dans des transes mortelles. Nous tînmes le conseil des rats, car tous les expédiens étoient inutiles et le prince héréditaire ne pouvoit que prendre le parti de la soumission; mais si celui-là ne servoit de rien, tout étoit perdu. Nous passâmes une cruelle nuit.
Dès que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante. Encore nouveau conseil sans conclusion. Enfin je parlai à la Flore. Elle me promit d'employer tout son crédit, pour raccommoder cette méchante affaire, mais elle craignoit de ne pas réussir, parcequ'on avoit si peu d'égard à faire plaisir au Margrave, qu'on ne pouvoit le condamner s'il nous payoit de la même monnoie. Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette énigme à laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois pas que ni le prince héréditaire, ni moi eussions en rien manqué à ce que nous devions au Margrave. Elle leva les épaules sans me répondre. Je compris très-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne pas le comprendre, et comme je la pressai de parler plus clairement, ne sachant que me répondre, elle me dit, que je turlupinois le Margrave et le traitois comme un petit génie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai dit, repartis-je qu'il a un petit génie, je n'ai dit que la vérité, mais je n'ai jamais parlé de lui sur ce pied qu'à des personnes dont j'étois sûre, qu'elles n'en feroient pas mauvais usage, comme votre soeur et vous. J'avoue qu'il a raison d'être fâché, car j'ai désapprouvé la conduite de Munichow, dès que j'ai appris cette belle aventure, et quand même il en parlerait un peu fortement à son fils, je ne pourrois le désapprouver, pourvu seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce cas il se mettra dans son tort.
Je passai toute l'après-dînée dans des inquiétudes mortelles. Je connoissois les emportemens du Margrave, et je savois qu'il étoit capable de tout dans son premier mouvement. Il arriva enfin à cinq heures. Le prince héréditaire le reçut, comme de coutume; au bas de l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave lui fit mille caresses et s'entretint une grosse heure avec lui, après quoi il lui dit, qu'il avoit un peu à faire et qu'il se rendroit bientôt chez moi.
Le prince héréditaire revint triomphant. Il me fit les éloges de son père, en présence de la Flore, et dit, que jamais il n'oublieroit la modération qu'il lui témoignoit en cette rencontre; que le Margrave l'avoit beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit maltraité, quoique dans le fond il fût innocent et qu'il n'eût point de part à cette violence. Mais il changea bientôt de langage, car on vint l'avertir un moment après, que Mr. de Munichow étoit arrêté avec deux sous-officiers du régiment de Bareith.