Le Margrave n'avoit point encore reçu l'hommage de son pays; la cérémonie s'en fit à notre retour à Bareith. Le même acte devoit se faire à Erlangue. L'évêque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit justement à la magnifique maison de campagne, nommée Pommersfelde, qui n'en est qu'à quatre milles. Il nous avoit fait inviter à nous y rendre, aussi bien que le Margrave et la Margrave d'Anspac, se proposant de s'unir avec nous, pour rétablir une bonne union dans le cercle.
Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave d'Anspac, étoit à Bareith. Je le chargeai d'un compliment pour ma soeur, et le priai de lui dire de ma part, que j'étois avertie que l'évêque avoit une hauteur extrême; qu'il auroit des prétentions ridicules sur les titres que nous lui donnerions, et que je prévoyois qu'il y auroit des chipotages; que nous étions soeurs; que nous avions les mêmes prérogatives et les mêmes étiquettes; que j'étois résolue d'agir de concert avec elle, et que je la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que tout le monde auroit les yeux sur nous et que j'étois d'avis de ne céder aucune vétille de tout ce qui nous appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon procédé. Nous ne donnons que le titre de Liebden aux évêques et aux nouveaux princes de l'empire. Ce tître ne signifie pas tant qu'abesse, et il n'est pas possible de le traduire en françois. L'évêque prétendoit qu'on devoit lui donner un tître plus honorable et que nous devions l'appeler Votre grâce, sans quoi il ne vouloit pas nous donner l'Altesse royale. Je ne fus avertie de tout ceci que sous main. J'aurois pu faire des pourparlers là-dessus, mais on m'en dissuada et on m'assura qu'il se rangeroit de lui-même à son devoir.
Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta une réponse très-favorable de ma soeur. Elle me manda, qu'elle se règleroit d'après moi et qu'elle étoit très-satisfaite de tout ce que je lui avois fait dire par Bremer. J'ai toujours conservé mes prérogatives comme fille de roi, et le Margrave les a toujours soutenues; c'étoit avec son approbation que j'avois fait cette démarche, et il me disoit souvent, qu'il avoit très-mauvaise opinion des gens, lorsqu'ils oublioient ce qu'ils étoient.
Nous partîmes donc au mois de Novembre et couchâmes la nuit à Beiersdorf. Nous fîmes le lendemain notre entrée à Erlangue. On y avoit construit plusieurs arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer le Margrave aux portes de la ville et lui présentèrent les clefs; toute la bourgeoisie et la milice étoient rangées le long des rues. Nous étions, le Margrave et moi, dans un carosse de parade drapé. A cause du deuil nous fûmes rassasiés de harangues, que nous reçûmes l'un et l'autre ce jour-là.
Le lendemain il prit l'hommage. Il y eut table de cérémonie et le soir appartement. Nous nous arrêtâmes quelques jours à Erlangue et partîmes de là pour Pommersfelde.
Nous y arrivâmes à cinq heures du soir. L'évêque nous reçut au bas de l'escalier avec toute sa cour. Après les premiers complimens il me présenta sa belle-soeur, la générale-comtesse de Schoenborn, et sa nièce du même nom, abbesse d'un chapitre de Wirzbourg. Je vous supplie, Madame, me dit-il, de les regarder comme vos servantes; je les ai fait venir exprès pour faire les honneurs chez moi. Je fis beaucoup de politesses à ces dames, après quoi l'évêque me conduisit dans mon appartement. Il fit donner des sièges. Je me flanquai sur un fauteuil et nous allions entamer la conversation, quand les deux comtesses entrèrent dans la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante avec elles. Je ne fis pourtant semblant de rien. Mon ajustement étoit fort dérangé; je pris ce prétexte pour me retirer un moment. L'évêque et ses dames se retirèrent aussi.
Dès que je fus seule, j'envoyai chercher mes dames, et je demandai à la gouvernante, pourquoi elle ne m'avoit pas suivie? C'est, dit-elle, parceque je n'ai pas voulu m'exposer à recevoir une avanie; car ces comtesses m'ont traitée comme un chien et ne m'ont pas dit un mot; elles ont passé haut la main devant moi, et sans l'un des Mrs. de la cour, que je ne connois pas, je n'aurois trouvé votre appartement. Je suis bien aise de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m'a permis de soutenir mes droits, et je suis très-bien informée que ma gouvernante ne doit céder le pas tout au plus qu'aux comtesses régnantes de l'empire; elle ne l'est point et ne peut le prétendre en aucune façon.
Le Margrave me dit, que je devois en parler avec Voit, qui étant mon grand-maître, devoit selon les fonctions de sa charge, porter la parole en mon nom et faire des représentations là-dessus. Je l'envoyai chercher et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit étoit le plus grand poltron qu'il y eût dans l'univers; il étoit toujours rempli de terreurs paniques et de difficultés. Il fit un visage long d'une aune. Votre Altesse royale ne comprend pas, me dit-il, la conséquence de l'ordre qu'Elle me donne; on s'assemble ici pour fomenter l'union des membres du cercle de Franconie; est-ce un temps pour chercher chicane aux gens? l'évêque prendra cette affaire fort haut; il sera désobligé, il ne démordra point de son entreprise, et si vous voulez soutenir la chose, cela deviendra une affaire de l'empire. Je fis un grand éclat de rire. Une affaire de l'empire, lui répondis-je, eh bien! tant mieux; les dames n'en ont jamais été mêlées, et ce sera quelque chose de nouveau. Le Margrave tira les épaules et le regarda d'un air de compassion. Mais qu'il en soit ce qui en pourra, je vous prie de faire savoir à l'évêque, ajoutai-je, que j'ai tant d'estime pour lui, que je serois fâchée de le désobliger, qu'il auroit dû prendre de meilleures mesures pour éviter toute tracasserie; qu'il ne pouvoit ignorer les prérogatives des filles de roi, ayant été élevé toute sa vie à Vienne; que je me fais honneur d'être l'épouse du Margrave, mais que je ne veux pas perdre pour cela une vétille de ce qui m'appartient. Mr. de Voit fit encore beaucoup de difficultés, mais le Margrave lui dit, de se dépêcher, qu'il étoit tard et qu'il falloit mettre une prompte fin à tout cela.
Mr. de Voit en parla donc de ma part à Mr. de Rottenhan, grand-écuyer de l'évêque. On tint un long pourparler, où il fit enfin résolu, que les deux comtesses partiroient, dés qu'elles auroient reçu ma soeur.
A peine cette décision fut-elle prise, que la cour d'Anspac arriva. J'envoyai aussitôt faire un compliment à ma soeur et lui fis dire, que je me rendrois chez elle dès qu'elle seroit seule. Je n'étois nullement obligée de lui rendre la première visite, mon droit d'aînesse me donnant le pas sur toutes mes soeurs, et le Margrave ayant la préséance sur le Margrave d'Anspac. Je pouvois le prétendre doublement; mais, comme nous sommes tous d'un même sang, je n'ai jamais voulu me prévaloir de mes droits. Ma soeur me fit répondre, qu'elle viendroit chez moi. Elle s'y rendit un moment après avec le Margrave. Ils me parurent fort froids l'un et l'autre. Ma soeur étoit enceinte. Je lui en témoignai ma joie et lui fis toutes les avances imaginables, mais elle ne me témoigna pas le réciproque. Je lui fis part de ce que j'avois fait; elle ne me répondit rien. L'évêque vint nous trouver. Elle s'évada et s'en retourna chez elle. Elle prit ce temps pour se faire présenter les Mrs. qui composoient la cour de l'évêque. Elle leur parla des comtesses et les assura, qu'elle condamnoit fort mon procédé, qu'elle n'étoit pas si hautaine que moi et qu'elle n'auroit jamais souffert ce qui venoit de se passer, si elle avoit été là. Tout le monde désapprouva sa conduite.