Dès que ma soeur fut arrivée, je me fis informer de l'état de sa santé et lui fis faire des excuses de ce que je n'allois pas chez elle, me trouvant incommodée. Elle me fit répondre, qu'étant fort fatiguée, elle vouloit se jeter sur le lit et tâcher de dormir, et qu'elle me prioit de ne point venir chez elle. J'y renvoyai plusieurs fois, et on me dit toujours qu'elle reposoit. A force de soins je me trouvai un peu mieux, et m'ennuyant beaucoup, je me mis à jouer au tocadille.
Les princes ne revinrent qu'à six heures. Ils dînèrent à une table séparée; celle où nous devions manger étoit servie dans ma chambre. Ma soeur y vint; elle avoit l'air fâché. Toute sa cour, et sur-tout les dames, faisoient la mine et affectoient de lâcher des propos assez piquans. Je ne fis pas semblant de les comprendre, jugeant cela au-dessous de moi.
Après le dîner ma soeur passa avec moi dans un cabinet, où nous prîmes le café. Je lui dis, que je voyois bien qu'elle étoit fâchée contre moi, que je la priois de me dire ce qu'elle avoit, et que si j'avois eu le malheur de l'offenser, j'étois prête à lui en faire toutes les réparations imaginables. Elle me répondit d'un air fort froid, qu'elle n'avoit rien contre moi, qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit être de bonne humeur, et en même temps elle s'appuya contre une table, où elle se mit à rêver. Je m'assis vis-à-vis d'elle et en fis de même.
L'évêque nous tira de cette conversation muette; il me reconduisit en carosse, où je me remis avec ma gouvernante. Je suis au désespoir, me dit celle-ci, le diable est déchaîné à la cour d'Anspac; on a maltraité ma soeur et la Marwitz d'une manière terrible; Mdme. de Zoch leur a dit mille impertinences; j'y ai encore mis fin à temps, sans quoi je crois qu'elles se seroient décoiffées. Ils ont dit publiquement, que Votre Altesse royale avoit fait ordonner au cocher, qui menoit la Margrave d'Anspac, d'aller à toute bride, afin qu'elle fit une fausse-couche; ils ont fort plaint cette pauvre princesse, laquelle, disoient-ils, étoit toute meurtrie des secousses de la voiture.
Je devins furieuse en entendant ces belles nouvelles; je voulois tirer satisfaction de la calomnie qu'on avoit débitée contre moi, mais ma gouvernante me fit tant de représentations, que je consentis à les ignorer.
Ma soeur ne voulant pas souper, je me fis excuser aussi auprès de l'évêque. Mes dames vinrent me conter toute cette histoire. Je vis bien enfin moi-même, que si nous n'étions les plus sages, cette affaire iroit plus loin, et donneroit matière à parler au public. Je leur ordonnai donc à toutes de laisser tomber cela, et de continuer à faire des politesses aux dames d'Anspac, jugeant bien que tout le blâme retomberoit sur elles des tracasseries qu'elles avoient voulu faire. Je n'eus pas tort. Toute la cour fut informée le lendemain de ce qui s'étoit passé, et on se disoit à l'oreille, que Mdmes. les conseillères avoient trouvé le vin bon et en avoient bu un peu plus, qu'il ne leur en falloit. Le Margrave d'Anspac même fut très-fâché des impertinences qui s'étoient dites contre moi, et en fit réprimander très-fortement les auteurs.
Nous partîmes enfin deux jours après et retournâmes à Erlangue. J'y eus un petit chagrin domestique. Un petit chien de Bologne, que j'avois depuis 19 ans, mourut. J'aimois beaucoup cette bête, qui avoit été compagne de tous mes malheurs; je fus sensible à sa perte. Les animaux me paroissent une espèce d'êtres raisonnables; j'en ai vu de si spirituels, qu'il ne leur manquoit que la parole pour expliquer clairement leurs pensées. Je trouve le système de Descartes très-ridicule sur ce sujet. Je respecte la fidélité d'un chien; il me semble qu'il a cet avantage sur l'humanité, qui est si inconstante et changeante. Si je voulois examiner cette matière à fond, je m'engagerois à prouver qu'il y a plus de raison parmi les animaux, que parmi les hommes. Mais ce sont mes mémoires que j'écris, et non leurs éloges, quoique cet article puisse servir d'épitaphe à ma petite chienne. Nous ne nous arrêtâmes que quelques jours à Erlangue et retournâmes à Bareith.
Il ne se passa rien de fort extraordinaire l'année 1736. J'ai déjà dit que la paix se fit entre l'Empereur et la France. Elle nous procura le passage des troupes autrichiennes, quoique ce passage fût fort onéreux aux princes de l'empire, qui contre toute équité et justice étoient obligés de leur donner les étapes. Le mal étant sans remède, nous tâchâmes d'en tirer parti tant que nous pûmes. Nous avions tous les jours un monde infini. Les officiers autrichiens étoient pour la plupart des gens très-aimables. Je vis quelques-unes de leurs femmes, qui l'étoient aussi. Nous nous divertissions à merveille. Il y avoit quasi tous les jours bal, et ma santé commençoit à se rétablir.
Je donnai une fête magnifique le jour de naissance du Margrave, qui est le 10. de Mai, dans la grande salle du château. J'y avois fait construire le mont Parnasse; un chanteur assez bon, que je venois d'engager, représentoit Apollon; neuf dames, magnifiquement vêtues, étoient les Muses; au-dessous du Parnasse j'avois fait pratiquer un théâtre; Apollon chantoit une cantate et ordonnoit aux Muses de célébrer cet heureux jour; aussitôt elles descendirent de leur place et dansèrent un ballet; au-dessous du théâtre étoit une table de 150 couverts, très-magnifiquement décorée; le reste de la salle étoit orné de devises et de verdure; nous représentions tous les Dieux du paganisme. Je n'ai rien vu de plus beau que cette fête, qui eut une approbation générale.
Depuis que le Margrave avoit pris Ellerot, ses affaires commençoient à se remettre. On trouve une grande augmentation de revenus, qu'on avoit tenue secrète et dont selon toute apparence Mrs. de la chambre des finances avoient profité. Le Margrave cassa tous les membres de cette chambre et en remit d'autres à leur place. Ellerot trouva outre cela moyen de rechercher de vieilles dettes, qu'on devoit depuis des temps immémoriaux aux Margraves de Bareith, et il eut le bonheur d'en tirer le payement. De pauvres que nous étions, nous nous trouvâmes tout d'un coup riches. Cependant cette année ne mit fin à une guerre, que pour en rallumer une autre. La Russie étoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé les 12,000 hommes, dont j'ai déjà fait mention, à l'Empereur qu'à condition, qu'il romproit la trêve qu'il avoit avec les Muhométans, et qu'il les attaqueroit en Hongrie. Toutes les troupes de ce prince commençoient à y défiler. On peut regarder cet événement comme le commencement de la décadence de la maison d'Autriche.