Ellerot avoit beaucoup d'amis. Il apprit la conférence nocturne que le Margrave venoit d'avoir, et ayant ses créatures, il sut en peu de temps le tour qu'on se préparoit à lui jouer. Dès le lendemain il en parla au Margrave, protesta de son innocence, et le supplia de faire examiner sa conduite à la rigueur. Que pouvoit-on prétendre de plus? Le Margrave lui accorda sa prière, et on nomma quatre commissaires pour approfondir le fait. Ellerot fut absous et sortit blanc comme neige de son inquisition, pendant que son antagoniste fut envoyé à la forteresse. Nous verrons la fin de cette histoire l'année prochaine.

Pendant ce temps ma santé ne se rétablissoit que foiblement. Mon mal se changeoit dans une espèce de consomption. Supperville jugea, qu'il me falloit changer d'air, celui de tout le pays de Bareith étant fort pesant et très-mal-sain en hiver. Il proposa pour cet effet au Margrave, d'aller passer une année à Montpellier; il lui démontra que ce voyage auroit deux avantages, celui de me restituer et celui de rétablir ses affaires, les états du pays devant nous-fournir les frais du voyage. Le Margrave charmé de cette proposition, vint me la faire aussitôt. On peut bien croire que j'y topai, mais je prevoyois de grandes difficultés du côté de Berlin, sachant bien que le roi et la reine le désapprouveroient fort; d'ailleurs je ne m'attendois pas à beaucoup d'agrémens à Montpellier. Feu le Margrave, mon beau-père, y avoit passé plusieurs années, et m'en avoit fait un rapport peu avantageux. Je donnai un autre projet au Margrave et à Supperville, qu'ils approuvèrent très-fort, qui fut d'aller passer quelques mois à Montpellier, d'aller nous embarquer à Antibe et de parcourir l'Italie; mais jugeant bien que ce dernier voyage trouveroit beaucoup plus d'obstacles que le premier, nous résolûmes tous de le tenir secret.

Cependant nous jugeâmes à propos que le Margrave allât faire un tour à Berlin, pour nous aplanir les difficultés que nous avions à craindre de ce côté-là. Le Margrave se rendit avec joie à mes désirs. Il partit donc quinze jours après à l'improviste, accompagné de huit grands hommes qu'il avoit tirés de sa garde, pour les présenter au roi. Son voyage et son arrivée furent tenus si secrets, qu'on l'ignora entièrement.

Le roi étoit occupé à voir passer la parade. Il est incroyable quelle joie il sentit en voyant le Margrave. Il descendit d'abord de cheval et l'embrassa mille fois, en le nommant son cher fils; il avoit les larmes aux yeux et lui dit à plusieurs reprises: mon Dieu! que vous me faites plaisir à présent, je vois que vous avez quelque amitié pour moi. Il le mena ensuite chez la reine, qui le reçut aussi très-bien. Mais la faveur du Margrave augmenta bien le lendemain, lorsqu'il présenta ses huit grands hommes au roi. Mon frère lui fit aussi très-bon accueil, mais lui conseilla fort de ne point demander de grâces au roi, parceque ce seroit le moyen de tout gâter. Je suis persuadée que le roi lui auroit tout accordé, et on me l'a dit plusieurs fois depuis, mais le Margrave ne voulut pas se brouiller avec mon frère, ce qui l'empêcha de profiter des bonnes dispositions où il trouvoit le roi. Non seulement il fit approuver à ce prince notre voyage de Montpellier, mais il obtint aussi le congé de Supperville, qu'il nous céda entièrement. Le roi lui fit présent d'une tabatière d'or, enrichée de brillans, avec son portrait, de la valeur de 4000 écus. Je reçus aussi plusieurs présens de la reine et de lui, et le Margrave fut enfin de retour à Bareith au bout de six semaines, très-satisfait de toutes les amitiés qu'on lui avoit faites à Berlin.

Tout obstacle levé de ce côté-là, nous commençâmes à en trouver du côté du pays. Les murmures étoient généraux, on ne vouloit point nous laisser partir. Ma gouvernante que son grand âge empêchoit de faire le voyage avec nous, faisoit grand bruit. Enfin au bout de quatre semaines nous surmontâmes toutes ces difficultés, et le jour de notre départ fut fixé au 20. d'Août.

Ma pauvre Mermann commençoit déjà à devenir fort malingre. Quelque peine que je ressentisse de me séparer pour si long-temps des deux fidèles compagnes de mes malheurs, j'aimois mieux me priver de leur présence, que d'exposer leurs santés et leur vie. Le mari de la Mermann étoit mon homme d'affaires. C'étoit un génie inquiet, violent et emporté, qui vouloit passer pour mon favori et qui étoit outré de ne le pas être. Il tenoit sa pauvre femme si fort sous la férule, qu'elle n'osoit grouiller devant lui et le craignoit comme la mort. Cet homme, piqué au vif de ce que je ne le prenois pas avec moi, résolut de s'en venger. Il me demanda la permission d'aller passer le temps de mon absence à Berlin. Je la lui accordai. Je pris enfin congé, non sans verser bien des larmes de ma gouvernante et de la Mermann, et me mis en carosse avec le Margrave, Mlle. de Sonsfeld et la Marwitz, les deux uniques dames qui fussent du voyage. Supperville avoit été attaqué deux jours auparavant de la fièvre et nous attendoit à Erlangue.

A peine eûmes-nous fait un mille, que le Margrave se trouva mal. Il lui prit un grand mal de tête, accompagné de vomissemens. Nous comptions que cela n'auroit aucune suite fâcheuse et que ce n'étoit qu'une forte migraine, mais nous comptions sans notre hôte. Il prit beaucoup de chaleur, ce qui nous obligea de nous arrêter quelques heures à Troubach, très-mauvais et misérable endroit. Je lui proposai de retourner à Bareith, mais il ne le voulut jamais et s'efforça à se remettre en carosse, pour aller coucher à Streitberg. La fièvre et la chaleur continuèrent toute la nuit, mais voulant absolument se faire transporter à Erlangue, nous l'y conduisîmes avec beaucoup de peine.

Nous apprîmes à notre arrivée que Supperville étoit très-mal. Toutes les circonstances de sa maladie étoient pareilles à celles du Margrave. J'étois dans des peines et des inquiétudes inexprimables pour ce dernier. La fièvre étoit toujours la même, et je craignois avec raison qu'elle ne se tournât en fièvre chaude. Malgré mon état cacochyme je ne le quittois ni jour ni nuit, et je souffrois mille fois plus que lui. Son état ne s'amenda point; il y avoit déjà cinq fois vingt-quatre heures qu'il étoit dans une chaleur continuelle, sans que les remèdes lui fissent le moindre effet. Mes agitations me portèrent enfin à aller Supperville, qui logeoit au château. Je lui dis, que le Margrave étoit dans un état si dangereux, que je croyois qu'il n'y avoit de point temps à perdre, et qu'il falloit le faire saigner. Supperville me dit, qu'il avoit eu la même pensée et qu'il ne tarderoit pas à la mettre en exécution, dès que la fièvre commenceroit à diminuer. Je m'en retournai donc chez le Margrave, où je trouvai notre second médecin nommé Wagner. Je lui fis part de la consultation que je venois d'avoir avec Supperville et de sa décision. Il me répondit là-dessus, qu'il ne souscriroit jamais à faire saigner le Margrave dans l'état où il étoit, qu'il n'y avoit rien de plus dangereux, et que c'étoit le dernier remède, dont il falloit se servir si son mal devenoit désespéré. Je lui dis, que je ne pouvois lui rien prescrire là-dessus, et qu'il devoit débattre la chose avec Supperville. Il vint me rendre réponse un moment après et me dit, que Supperville étoit de son avis et qu'il ne falloit rien précipiter.

Je restai jusqu'à trois heures du matin chez le Margrave. Enfin épuisée d'abattement et de lassitude, j'allai me jeter sur mon lit dans un petit cabinet, d'où je pouvois voir et entendre tout ce qui se passoit. L'accablement où j'étois, me donna du sommeil. Il y avoit quatre heures que je dormois, lorsque je me sentis réveiller, et en ouvrant les yeux, je vis Wagner devant mon lit. La tête de Méduse ne m'auroit pas plus effrayée, car je crus que le Margrave se mouroit. Ne vous effrayez point, Madame, me dit-il, le Margrave est toujours de même, mais nous avons enfin résolu de le faire saigner, et j'ai jugé qu'il falloit vous en avertir, afin que vous puissiez y être présente.

Je me levai plus morte que vive; un pauvre pécheur qu'on même au supplice, ne saurait souffrir ce que j'endurois dans ce moment; un tremblement universel me prit dans tous mes membres, et mes jambes se deroboient sous moi. Je croyois le Margrave à l'extrémité, puisqu'on se servoit du dernier remède qui pouvoit lui sauver la vie. Je me traînai dans sa chambre. Autre spectacle capable d'épouvanter. Tout le conseil s'étoit assemblé. Le peuple étoit attroupé dans les rues à faire des imprécations contre Supperville et la saignée, et à vouloir empêcher le chirurgien d'entrer. Supperville étoit aussi mal que le Margrave, il ne perdit pourtant point la tramontane, et pour faire cesser le désordre et les clameurs, il se fit saigner le premier. Cela calma un peu les esprits.