Je restai quinze jours à Berlin après le départ de ce prince. J'y fus accablée d'honneurs et de distinctions, très-propres à éblouir tout autre que moi; mais quand on fait consister son bonheur dans un retour, de sentimens des personnes qu'on aime, on ne se soucie point du clinquant, et une légère marque d'amitié fait plus d'impression, que toutes ces vaines démonstrations. Je m'aperçus pendant ce petit séjour qu'un mécontentement général regnoit dans le pays, et que le roi avoit beaucoup perdu l'amour de ses sujets. On parloit hautement de lui en termes peu mesurés. Les uns se plaignoient du peu d'égard qu'il avoit, de récompenser ceux qui lui avoient été attachés comme prince royal; d'autres de son avarice, qui surpassoit, disoit-on, celle du feu roi; d'autres de ses emportemens; enfin d'autres encore des soupçons, de sa défiance, de ses hauteurs et de sa dissimulation. Plusieurs circonstances, auxquelles j'avois été présente, me firent ajouter foi à ces rapports. Je lui en aurois parlé, si mon frère de Prusse et la reine régnante ne m'en avoient dissuadée. Je donnerai plus bas l'explication de tout ceci. Je prie ceux qui pourront un jour lire ces mémoires, de suspendre leur jugement sur le caractère de ce grand prince jusqu'à ce qui je l'aie développé. La nouvelle qui arriva en ce temps-là de la mort de l'Empereur Charles VI., faisoit l'entretien de la cour et la spéculation des politiques.

J'arrivai à Reinsberg deux jours après. Le roi s'étant résolu de se servir du quinquina, étoit quitte de la fièvre. Il gardoit cependant la chambre et ne sortit point pendant que nous fûmes à Reinsberg. Il est surprenant qu'accablé de maux il pût suffire à toutes les affaires; il ne se faisoit rien qui ne passât par ses mains. Il employoit le peu de temps qui lui restoit en compagnie de quelques personnes d'esprit ou de savans. Tels étoient Voltaire, Maupertuis, Algarotti et Jordan. Le soir il avoit concert, où malgré sa foiblesse il jouoit deux ou trois concertos sur la traversière, et sans flatterie on peut dire qu'il surpasse les plus grands maîtres sur cet instrument. Les après-soupers étoient destinés à la poësie, science, pour laquelle il a un talent et une facilité infinie. Toutes ces choses n'étoient pour lui que des délassemens; la principale qui lui rouloit dans l'esprit étoit la conquête de la Silésie. Ses arrangemens furent faits si secrètement et avec tant de politique, que l'envoyé de Vienne à Berlin ne fut informé de ses desseins, que lorsqu'ils furent sur le point d'éclore.

Le séjour de Reinsberg ne me parut agréable que par la bonne société qui y étoit. Je ne voyois que rarement le roi. Je n'avois pas lieu d'être contente de nos entrevues. Elles se passoient la plupart du temps ou en politesses embarrassées, ou en sanglantes railleries sur le mauvais état des finances du Margrave; souvent même il se moquoit de lui et des princes de l'empire, ce qui m'étoit fort sensible. Je me trouvai encore fort innocemment mêlée dans une aventure fort scabreuse, et qui pouvoit tirer à de grandes conséquences. Comme elle est ignorée jusqu'à présent, et que l'honneur de certaines personnes, à qui je dois de la considération, y est compromis, je la passe sous silence. Je passe à un autre sujet, qui paroîtra peut-être peu intéressant, mais qui a une si grande connexion avec la suite de mon histoire, que je ne puis l'omettre.

De toute ma cour il n'y avoit que Mdme. de Sonsfeld et l'aînée Marwitz qui m'eussent accompagnée à Reinsberg. La Marwitz y s'étoit liée d'une étroite amitié avec Mlle. de Tetow, toutes deux dames d'atour de la reine, et avec Mdme. de Morian. Les deux premières étoient l'une et l'autre très-aimables, mais se faisoient haïr de tout le monde par leur impitoyable satire et médisance. Mdme. de Morian quoique sur le retour, étoit assez bien conservée. Cette femme joignoit aux manières du monde beaucoup d'esprit et de vivacité; elle s'étoit mise au-dessus de tous les préjugés; sa conduite étoit scandaleuse, et sans garder la moindre décence, elle tenoit des propos à la table de la reine si peu mesurés, que les hommes en rougissoient. Cette belle compagnie, très-propre à gâter l'esprit d'une jeune personne, réussit à changer presque entièrement celui de la Marwitz. La satire, les façons libres, les mots à double entente, même les sottises de la Moria et des Tetows furent imités et elle se ploya entièrement sur leur modèle. Ses façons firent ajouter foi aux bruits qui couroient sur son compte. Quelques mauvais plaisans la raillèrent sur ses amours avec le Margrave; d'autres la firent apercevoir du crédit qu'elle avoit sur son esprit; enfin on ne lui parloit d'autre chose. Cependant on lui faisoit tort. Elle couchoit et logeoit chez sa tante, ne voyant le Margrave qu'en sa présence ou en la mienne. On ne change de caractère que par gradations. Une jeune personne qui se trouve tout d'un coup dans un grand monde, se laisse entraîner à la pente des plaisirs, mais ne s'oublie que peu-à-peu. Elle fut au désespoir de ces raisonnemens, dont je lui fis part. Les principes de vertu que je lui avois donnés parurent dans tout leur lustre. Elle voulut quitter la cour, pour retourner chez son père. J'employai toute ma rhétorique pour l'en empêcher, et je parvins enfin à la tranquilliser. Je fis même cesser ces bruits par le témoigne que je rendis à sa vertu. Cependant ils lui firent naître des idées, que peut-être elle n'auroit jamais eues, comme on le verra plus bas.

Nous retournâmes à Berlin au commencement de Décembre. Les troubles que la mort de l'Empereur devoit occasioner, obligèrent le Margrave de se rendre en son pays. Je restai à Berlin pour ne pas désobliger le roi. La cour ayant quitté le deuil, les plaisirs commencèrent avec le carnaval, qui se tient toujours à Berlin au mois de Décembre et de Janvier. Le roi donnoit les lundis bal masqué au château, le mardi il y avoit concert public et le mercredi et vendredi bal masqué en ville chez les principaux de la cour. Ces plaisirs ne furent pas de durée. Le grand projet du roi éclata tout d'un coup. Les troupes défilèrent du côté de la Silésie, et le roi, partit pour se mettre à la tête de son armée. Je fus véritablement touchée en prenant congé de lui. L'entreprise qu'il faisoit, étoit très-épineuse et pouvoit avoir de très-fâcheuses suites si elle avoit mal réussi. Ces réflexions me rendirent notre séparation plus sensible. J'aurois attendu son retour (puisqu'il comptoit revenir en six semaines, pour quelques jours seulement), si l'aventure que j'ai passée sous silence qui m'inquiétoit toujours, et mon impatience de revoir le Margrave m'avoient permis d'y faire un plus long séjour.

Je retournai donc à Bareith le 12. de Janvier de l'année 1741, et j'y arrivai au bout de onze jours; les eaux ayant si fort gâté les chemins, que je ne pus faire que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que de jérémiades sur leur départ de Berlin. Il faut donc, disoit la Marwitz, retourner à ce diable de nid, où on s'ennuie comme un chien, après avoir goûté les plaisirs de Berlin. Je fus plusieurs fois piquée de ces propos, mais la considérant comme une personne entraînée par le feu de la jeunesse et par les plaisirs, je l'excusois; et en effet il me parut peu après, qu'elle rentra en elle-même et qu'elle avoit renoncé à son étourderie. Je repris à Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous eûmes beaucoup d'étrangers, qui rendirent le carnaval brillant.

Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction pour moi. Le roi, mon frère, après avoir formé le siège de cette place, la prit d'assaut, et s'empara par cette capture de la clef de la Silésie.

Le comte de Cobentzel, envoyé de la reine de Hongrie, arriva peu de temps après à notre cour. Il me rendit une lettre de l'Impératrice dernière douairière. Cette princesse me faisoit d'instantes prières, d'employer mon crédit sur l'esprit du roi pour le porter à la paix. La reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes et attaquée à l'improviste. Malgré cette triste situation, elle avoit absolument refusé les propositions du roi, mon frère, et s'étoit résolue d'attendre les dernières extrémités plutôt, que de céder les quatre duchés, sujets de la querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel et les conditions avantageuses qu'on me proposa, ne purent me porter à me mêler de cette affaire. Je ne jugeai pas même à propos d'en écrire au roi, d'autant plus qu'on ne s'étoit point expliqué sur les conditions de cet accommodement.

Cependant les heureux succès de ce prince continuèrent. La bataille de Molwitz se donna le 10. d'Avril. Elle tourna de toute façon à sa gloire. La victoire qu'il remporta, justifia son génie pour l'art militaire, puisque son coup d'essai fut un coup de maître. Le général Marwitz fut fort blessé à cette action d'un coup de feu à la cuisse. Le siège de Neisse et sa prise furent les suites de cette victoire, qui achemina la paix. La joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est difficile à exprimer. Je la fis éclater par les fêtes que je donnois.

Toute cette année se passa fort tranquillement pour moi. Ce fut aussi la dernière dans le cours de laquelle j'aie joui de quelque repos. Je vais entrer dans une nouvelle carrière bien plus rude et difficile à franchir, que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste de ces mémoires. Je me pique d'être véridique. Je ne prétends point excuser les fautes que j'ai commises; j'ai péché peut-être contre les règles de la politique, mais je n'ai aucun reproche à faire à ma droiture.