XI

Au lieu de la réponse que j'attendais de Mme Dalignac, ce fut elle-même qui arriva. Son visage avait toujours son air de grande bonté mais son front semblait lourd et plein de pensées sombres.

Elle comptait laisser son mari dans les Pyrénées jusqu'à sa guérison, mais pour cela il fallait de l'argent, et elle revenait pour en gagner.

On eût dit que c'était elle qui venait emprunter la machine à coudre. Elle joignait les pieds et rentrait les coudes comme si elle craignait de prendre trop de place, et il y eut une grande timidité dans sa voix lorsqu'elle me dit:

—Vous pourrez vous installer dans l'atelier, et si vous le voulez bien, je travaillerai avec vous en attendant les commandes de mes clientes.

Dès le lendemain nous étions à l'ouvrage. Mme Dalignac n'avait aucune idée du travail de confection à bon marché, et son étonnement fut grand de me voir coudre une petite robe entièrement à la machine sans bâtis ni préparation d'aucune sorte, mais son étonnement devint presque de l'épouvante quand elle vit que le gain de mes journées ne dépassait pas deux francs.

Ce n'était pas une surprise pour moi. A mon arrivée à Paris, il m'avait fallu gagner ma vie coûte que coûte et j'avais dû accepter pour cela tous les travaux de couture qui se présentaient. C'était en confectionnant des vêtements pour les grands magasins, que j'étais devenue adroite à la machine, mais, que les vêtements fussent d'hommes, de femmes ou d'enfants, mon gain avait toujours été le même.

J'expliquai ces choses à Mme Dalignac. Je lui appris comment certaines patronnes gagnaient gros en faisant faire hors de chez elles des centaines et des centaines de vêtements. Je lui indiquai les maisons de la rue du Sentier où l'on portait des modèles, et d'où l'on rapportait les étoffes à pleines voitures lorsque le modèle avait du succès.

Elle m'écouta attentivement et ce nouveau travail lui apparut bientôt comme un métier où son mari pourrait s'employer sans grande fatigue. Elle réfléchissait après chaque détail qu'elle me faisait préciser, et quand elle sut que les maisons de gros payaient à date fixe et qu'elle ne serait plus obligée de présenter indéfiniment ses factures, elle décida de faire quelques jolis modèles qu'elle porta aussitôt rue du Sentier.

Elle revint un peu attristée des prix qu'on lui avait offerts. Cependant, elle rapportait douze commandes de la maison Quibu, qu'elle coupa immédiatement. Et, au bout de la journée, nous savions que notre gain allait s'augmenter du double.