Elle arrivait des Ardennes, et n'avait pas beaucoup plus de dix-huit ans.

Elle venait de quitter ses parents à la suite d'une scène qui la faisait rire aux larmes chaque fois qu'elle en parlait.

Ils avaient voulu la marier à un voisin qu'elle n'aimait pas et chacun d'eux en la prenant à part espérait la décider. Mais voilà qu'un dimanche son père et sa mère s'étaient mis à lui parler tous deux ensemble; sa mère vantait les qualités du fiancé et prédisait un bonheur tout pareil à celui qu'elle possédait elle-même depuis son mariage. Et comme Gabielle s'entêtait à répondre qu'elle n'aimait pas le voisin, son père lui avait dit en l'embrassant: «Cela ne fait rien, ma petite fille. Tiens! Vois-tu, moi j'ai épousé ta mère parce qu'elle était sage et qu'elle avait un peu d'argent, mais je ne l'aimais pas.» Aussitôt Gabielle avait vu sa mère se dresser contre son père en criant: «Ha! Tu ne m'aimais pas?»

Et elle l'avait vu se retourner d'un seul coup pour prendre le manche à balai. «Ha! tu ne m'aimais pas… Méchant homme.» Et au souvenir de son père prenant la fuite, Gabielle riait, en ouvrant la bouche si grande qu'on apercevait le fond de sa gorge toute semblable à une fleur rose.

Elle aussi avait l'amour de la danse. En entendant parler d'un bal où Bouledogue se promettait de danser tout une après-midi, elle devint remuante au point de ne pouvoir tenir en place. Dans son pays elle allait au bal chaque dimanche et jamais ses parents n'y avaient trouvé à redire. Sa mère l'y accompagnait même de temps en temps, rien que pour le plaisir de la voir sauter. Bouledogue n'y voyait pas de mal non plus, et elle ne fit aucune difficulté pour l'emmener au bal Bullier le dimanche suivant.

A l'encontre de Bouledogue qui ne manquait jamais l'atelier, même lorsqu'elle avait dansé toute une nuit, Gabielle ne vint pas travailler le lendemain. Elle s'embrouilla un peu pour en donner la raison, et le regard que Bouledogue attacha sur elle la fit rougir et lancer sa machine à toute volée.

On sut qu'à ce bal tout avait bien marché au début. Tandis que les deux cousines tournaient avec entrain, Gabielle rieuse et tout à la joie passait sans crainte d'un danseur à l'autre. Mais à l'heure du départ, elle avait nettement refusé de suivre Bouledogue disant qu'elle saurait bien rentrer seule.

Ma vieille voisine était devenue aussi ma compagne d'atelier. Sa vieillesse et sa faiblesse avaient si fort apitoyé Mme Dalignac, qu'elle s'était engagée à l'employer d'un bout de l'année à l'autre, sans souci du travail qu'elle pourrait fournir, ni des heures qu'elle donnerait en moins. Son arrivée avait apporté du mécontentement aux autres, et il nous fallut l'installer dans la pièce de coupe où elle vint encore augmenter l'encombrement.

Pas plus que les ouvrières, le patron ne regardait la pauvre vieille d'un air aimable. Et Duretour, que personne ne gênait à l'ordinaire, m'avait dit avec une grimace:

—En voilà une idée d'amener ici une femme de l'ancien temps.