J'activai le feu, mais le poêle eut beau faire rougir encore une fois le couvercle, Mlle Herminie resta grave et pleine de mélancolie.
Nos vacances ne devaient durer qu'une semaine; aussi, malgré le mauvais temps, j'entraînais chaque jour ma vieille voisine à la promenade.
Elle n'apportait pas beaucoup d'attention aux choses de la rue. Elle s'appuyait à mon bras en continuant à parler de sa jeunesse, et quand elle ne trouvait plus rien à dire sur elle-même, elle contait les joies et les douleurs des autres. Dans notre quartier il n'y avait que le boulevard Saint-Michel qui la rendait attentive. Elle aimait ses trottoirs bruyants et encombrés où l'on rencontrait des couples jeunes qui s'embrassaient tout en marchant.
En dehors de ce boulevard, c'était surtout au Luxembourg que je la conduisais.
Par ces jours d'hiver le jardin semblait être devenu notre propriété. Des passants le traversaient dans un sens ou dans l'autre, mais personne ne s'y arrêtait. Il ne fallait pas songer non plus à nous y arrêter. Le vent qui soufflait sur la terrasse faisait baisser la tête à Mlle Herminie et coupait par le milieu ses plus belles histoires. Nous marchions à l'aventure, et le plus souvent, nous ne dépassions pas la pépinière dont les allées étaient les mieux abritées. Tout à côté, c'était le grand bois, un bois où les arbres gardaient tous la même distance et où l'herbe n'avait jamais poussé entre les cailloux. Tout y était de couleur sombre, les bancs se mêlaient à la terre et aux branches, et la baraque de guignol avait l'air d'une hutte abandonnée. Au loin dans les allées pleines de brouillard, des formes grises passaient, se croisaient et disparaissaient.
Dans la pépinière les arbres n'étaient pas moins noirs, et il ne restait aux pelouses qu'un semblant de verdure, mais les buis et les fusains conservaient toute l'épaisseur de leur feuillage d'été.
Dès notre entrée les moineaux nous reconnaissaient. Ils arrivaient par groupes au-devant de nous et volaient jusque sur nous pour prendre le pain que nous apportions. Les merles restaient à l'écart et se sauvaient tout peureux à notre approche, mais les pigeons réclamaient leur part avec insistance, et nous suivaient comme des mendiants. Tout comme les bancs du jardin, les oiseaux se confondaient avec la terre. Leurs belles teintes brillantes, leurs beaux plumages lisses avaient disparu. Les pigeons, surtout, semblaient être vêtus de laine usagée. Ils avaient perdu leur vivacité aussi, et sautillaient frileusement autour de nous. A notre départ, ils s'envolaient lourdement pour s'abriter dans l'encoignure des branches. Quelques-uns se perchaient au plus haut des arbres et, dans le soir tombant, ils ressemblaient à de vieux nids que le vent d'hiver n'avait pu jeter bas.
Seules les chaises de fer qu'on rencontrait de-ci de-là ne se mêlaient à rien. Toutes se ressemblaient par la rouille et l'usure; mais chacune d'elles restait distincte comme un être vivant.
Quelques-unes tombées en travers du chemin semblaient accroupies comme des chiens de garde, tandis que d'autres bien étendues sur le dos paraissaient disposées à dormir longtemps.