L'hiver était parti, et le soleil entrait de nouveau dans l'atelier. Mais si le printemps faisait l'air plus doux et chargeait de fleurs les marronniers de l'avenue, il semblait emporter jour par jour toute la fraîcheur et toute la gaîté de Gabielle. Elle-même ne comprenait rien à l'état de langueur qui lui rendait le travail pénible et lui ôtait toute envie de rire. Ses lèvres si roses étaient maintenant sans couleur et l'ombre qui entourait ses yeux faisait paraître ses joues encore plus pâles.
Chacune de ses compagnes croyait connaître le remède qui pouvait conjurer son dépérissement et les conseils ne lui manquaient pas:
—Buvez sur la sauge et la petite centaurée, lui criait Félicité Damoure.
Et elle énumérait ensuite une si grande quantité de plantes à joindre à celles-ci, que le patron s'amusait à les lui faire répéter à la file, sous prétexte d'en retenir les noms. Bergeounette conseillait surtout le bruit et le mouvement. Et Duretour, qui n'aimait pas les tisanes, assurait que seul un fiancé pouvait ramener la belle santé que Gabielle avait perdue.
—Paris n'est pas bon pour vous, lui disait de son côté Mme Dalignac.
Et elle l'engageait vivement à retourner dans son pays. Le patron bougonnait:
—Si elle s'en va, tu perdras ta meilleure mécanicienne.
Gabielle reconnaissait que Paris n'était pas bon pour elle. De plus, elle avouait qu'il lui faisait peur, mais elle était bien décidée à y rester une année encore. Elle comptait y travailler dur, afin d'amasser un petit pécule qui prouverait à ses parents qu'elle était capable de vivre sans leur secours et assez raisonnable pour se marier à son goût. Cependant, comme son état ne s'améliorait pas, Mme Dalignac s'inquiéta de ses traits tirés et l'obligea de consulter M. Bon, le jour où il vint faire sa visite au patron. Tandis qu'elle quittait sa machine pour venir à lui, M. Bon la regarda des pieds à la tête. Il ne lui fit pas de questions, mais il défit adroitement les boutons qui fermaient mal le corsage et il toucha l'un après l'autre les seins qu'on devinait très pleins et qui restaient très hauts, sous la chemise.
Il eut un sourire en refermant le corsage, puis il regarda Gabielle bien en face pour lui dire:
—Le mal n'est pas grand, quand une belle fille comme vous met un enfant au monde.