Depuis, il lui était venu un autre enfant, un petit garçon qui allait sur ses trois ans et que la grand'mère élevait à la campagne avec la petite fille.
Jacques était caissier dans une grande maison de banque. Il habitait avec sa mère qu'il faisait vivre maintenant que son père était mort, mais il passait toutes ses soirées auprès de Sandrine à faire des colonnes de chiffres qui n'en finissaient plus. La même table et la même lampe leur servait, et tout deux travaillaient courageusement jusqu'à minuit pour gagner de quoi faire vivre leurs petits.
Pour l'instant, il y avait quelque chose de changé dans leur intimité. Jacques ne venait plus au-devant de Sandrine, et il la laissait seule à veiller dans la petite chambre. Sandrine n'en prenait pas souci. Jacques lui avait dit qu'il était obligé de rester auprès de sa mère très souffrante et cette explication lui suffisait. Elle se montrait heureuse et tranquille, comme si elle eût été la femme légitime de Jacques, et elle disait avec un sourire plein de confiance:
—Je sais bien que mon Jacques ne pourra jamais m'épouser, mais je sais bien aussi que rien ne pourra nous séparer.
C'était à elle que je devais mon entrée chez Mme Dalignac. Le hasard nous avait réunies un dimanche sur un banc du boulevard. Nous avions parlé de la couture, et elle m'avait proposé la place de mécanicienne qui était libre dans son atelier.
Moi aussi je l'avais prise en amitié tout de suite. J'ignorais si elle se sentait elle-même attirée vers moi; car elle paraissait indifférente à tout ce qui n'était pas son Jacques ou ses enfants. Mais lorsqu'elle levait les yeux sur moi, elle avait toujours l'air de m'offrir quelque chose.
Au jour fixé pour le mariage de la jeune cliente, Sandrine mit la robe dans le carton, afin d'aller habiller elle-même la mariée et s'assurer qu'aucun point n'avait été oublié. Elle aimait faire ce travail et Mme Dalignac savait bien qu'elle s'en acquittait parfaitement. Aussi, elle lui indiqua seulement la manière de disposer le voile à la nouvelle mode. Il fallait surtout que la couronne de fleurs d'oranger retînt très en arrière les plis de tulle.
—Tenez, comme ceci.
Et Mme Dalignac drapait une mousseline raide sur les cheveux de Duretour, et elle ramassait au hasard une bande de toile, qu'elle lui enroulait au front, en guise de couronne.