Depuis que Mlle Herminie pouvait disposer de quelques francs par semaine en plus de ses dépenses ordinaires, les boulevards et les jardins de Paris ne lui suffisaient plus. Il lui fallait suivre la foule des Parisiens qui s'en allaient chaque dimanche à la campagne, et pour cela elle se levait tôt et prenait goût à sa toilette. Moi-même j'étais heureuse d'échapper une journée entière à la ville, et toutes deux nous partions joyeuses et affairées comme pour une contrée lointaine et merveilleuse. Le plus souvent un tramway nous conduisait seulement dans la banlieue, mais d'autres fois le chemin de fer nous emportait bien au delà, et c'était alors que Mlle Herminie croyait retrouver un peu du pays qu'elle avait quitté et qu'elle regrettait si amèrement. Le trajet était déjà pour nous comme une fête. Dès la sortie de Paris, c'était de chaque côté de la voie les immenses jardins maraîchers avec leurs cloches de verres s'alignant par centaines, et brillant sous le soleil comme des bassins d'eau claire. Puis venaient les vergers. Le printemps les avait fleuris de blanc et rose. Et lorsque le mois de juin fit rougir les premiers fruits il couvrit en même temps de coquelicots les larges talus du chemin de fer. Tout cela se brouillait au passage du train, et on ne savait plus si les fleurs étaient des cerises ou si les cerises étaient des coquelicots.

La vallée de Chevreuse avait nos préférences.

Lozère surtout ravissait Mlle Herminie. Les coteaux manquaient un peu de vignes à son gré, mais les pentes couvertes de fraisiers et de pêchers grêles lui plaisaient plus que la plaine avec ses champs d'avoine ou de blé.

Après une matinée de marche sur les routes, ou le long de sentiers perdus, nous nous arrêtions dans une petite auberge, sous une sorte de hangar ouvert à tous les vents, et construit spécialement pour les Parisiens du dimanche. Un moineau y avait fait son nid au croisement d'une poutre et d'un pilier qui soutenaient le toit. Les petits avançaient la tête sans crainte au-dessus du nid, et les parents venaient jusque sur les tables prendre les miettes de pain. Il y avait un tel silence dans la vallée que personne n'osait parler haut sous le hangar. Les plats se faisaient attendre, mais personne ne s'impatientait et chacun faisait bonne figure à la servante qui riait sans se presser. Puis nous repartions, mais que nous fussions en marche sur une route en plein soleil ou assises à l'ombre fraîche d'un bois, Mlle Herminie rappelait toujours un souvenir qui allégeait nos pas ou prolongeait notre repos. Les maisons étroites et hautes rencontrées sur le chemin lui faisaient vanter la largeur et la profondeur de celle où elle était née, et le jardin minuscule d'une belle villa, où des cailloux choisis remplaçaient la verdure, lui fit dire:

—Mon jardin à moi était plein de fleurs et de feuilles, et lorsque le soleil y entrait après la pluie, les feuilles prenaient des couleurs si rares et se paraient de gouttes d'eau si étincelantes qu'elles devenaient alors plus belles que les fleurs.

Comme je m'étonnais qu'elle ait pu quitter de son plein gré un endroit qui lui était si cher, elle répartit vivement:

—Le jardin m'a retenue trois ans après la mort de mes parents, mais la maison vide m'effrayait, le silence des nuits m'empêchait de dormir et ma santé déclinait.

Elle fit une longue pause pour reprendre ensuite:

—Et puis, le travail vint à manquer, les femmes ne m'apportaient plus leurs robes à faire.

Elle ajouta comme en colère: