La première cliente à laquelle je m'adressai s'étonna grandement et promit d'écrire à Mme Dalignac. La seconde rit beaucoup et rappela sa bonne qui revint bourrue et rageuse pour me pousser dehors. La troisième dit:

—En voilà une histoire.

J'allais de l'une chez l'autre où j'entendais les mêmes mots de regrets ou de révolte, mais je ne me décourageais pas. Coûte que coûte il me fallait de l'argent. J'avais gardé pour la dernière la plus grosse somme, et mon espoir grandissait. C'était une cliente qui habitait tout en haut des Champs-Élysées et qui portait plusieurs noms et titres que Duretour avait transformés en Mme de Machin-Chose.

La femme de chambre disparut avec la facture et revint en m'affirmant que sa patronne était sortie.

Ma confiance était si grande que je décidai d'attendre le retour de la riche cliente. J'attendis longtemps, si longtemps que le silence m'effraya tout à coup, et que je m'aperçus qu'il faisait nuit dans l'antichambre. Je m'inquiétai vivement de l'heure présente, et je remuai dans l'espoir de voir arriver quelqu'un. Presque aussitôt j'entendis un bruit de pas et je reconnus la voix de Mme de Machin-Chose qui demandait:

—Est-ce que cette couturière attend toujours?

J'eus un bourdonnement dans les oreilles, et avant qu'il eût cessé, la même voix reprit:

—Renvoyez-la donc.

Dehors, je restai comme assommée. Les hautes lampes électriques m'éblouissaient de leur lumière et je ne savais plus de quel côté me diriger pour retourner avenue du Maine. Je voulus m'asseoir sur un banc pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes idées, mais une peur de moi-même me fit repartir.

Il me sembla que mes idées tournaient dans ma tête avec une vitesse effrayante et que rien désormais ne pouvait les arrêter.